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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 06:03

Je publie ici un article rédigé il y a treize ans à la suite d'une de mes rencontres avec David Bowie, et publié à l'époque dans quelques revues et webmagazines... 

David Bowie: 
les tables de multiplications

 

Par Christian Soleil

 

Que n'a-t-on dit et écrit sur Bowie? Bowie l'élégance, Bowie le racé, Bowie la beauté, Bowie la classe, Bowie dont Gainsbourg lui-même admettait qu'il l'aurait volontiers "enfilé", ce prince du rock qui, à l'approche de la soixantaine, continue de défier le temps et les muses. Prince, c'est bien le mot : irréel et mouvant comme une ombre ou un fantôme, lien vaporeux entre le visible et l'invisible, David Bowie se révèle avant tout un homme de synthèse. Sa mèche blonde sur le front, le look d'éternel adolescent fraîchement émoulu de King's College, font de lui un Peter Pan des temps modernes, un Dorian Gray dont le portrait mis en abîme n'en finirait pas de ne pas vieillir, un Docteur Faust qu'un pacte avec le diable rendrait immortel mais inclassable.

L'immortalité, voilà bien en effet la caractéristique principale du célèbre auteur compositeur interprète. Phœnix qui renaît de ses cendres à chaque nouvel album, il a su dépasser le styles successifs, les modes musicaux, les tendances sociologiques des différentes époques sur lesquelles il a surfé, pour imposer ses chansons de décennie en décennie. Avec des hauts et des bas au plan du succès. Avec des bonheurs mitigés au plan des réussites. Mais avec un souci permanent de la perfection : musiques, textes, son, spectacle visuel, rien n'est laissé au hasard, pas plus que son look, ses interventions médiatiques, son site internet, ses produits dérivés ou l'esthétique de ses programmes.


David Bowie le dit lui-même : "Je suis un artisan de l'éphémère de la culture." Artisan pour la qualité. Ephémère par ce qui passe, parce qu'il est conscient, en permanence, du temps dont il capte l'air et le restitue à sa manière, transformé, transcendé, magnifié dans des bijoux chantés. L'éphémère ainsi assumé peut atteindre quelquefois, si le hasard, le talent, le destin le veulent, la relative éternité des hommes.


Après Heathen, l'an dernier, album intime et cérébral, David Bowie délaisse le futurisme des débuts et regarde avec distance les pratiques musicales de la jeune génération. A bientôt 57 ans, il ne renie pas les mille changements de style qui ont marqué sa carrière depuis le glam délirant de Ziggy Stardust. Il lui a fallu, avant Heathen, trois années de silence et la naissance de sa fille, avant de revenir, la beauté à peine abîmée, la blondeur renouvelée et la minceur d'un dandy distingué, sur le devant de la scène.

 

"Je ne suis fidèle à aucun genre ni à aucune musique. Ce qui importe, c'est le choix que je fais à un moment donné. Au début des années 1970, nous étions plusieurs artistes marqués par le post-modernisme et l'idée selon laquelle on peut s'éloigner de son sujet - en l'occurrence le rock and roll - pour le regarder sous un angle différent. S'en approprier des éléments pour composer une musique hybride qui ne serait plus totalement du rock, mais quelque chose d'indéfinissable. Je n'ai jamais varié de cette approche-là. A partir d'éléments épars, j'ai composé un vocabulaire artistique particulier ; une somme qui, à force d'être étoffée, devient elle-même un nouveau terrain d'exploration."


Que les cordes vocales du chanteur, goudronnées par un trop-plein de cigarettes, lui donnent parfois le timbre d'un vieux lord excentrique, cela importe peu. Comme toujours, le beau Bowie jongle avec les concepts et les références culturelles, cite volontiers Wittgenstein, arbore masque sur masque, avant de finalement dévoiler une fragilité extrême : "J'ai constamment à l'esprit la fragilité de ma vie. Cette conscience s'est accrue ces dix dernières années. J'aime tant ma famille, mes amis, mon travail. En même temps, je deviens plus philosophe par rapport aux questions existentielles qui me taraudaient. De toute façon, une fois que je connaîtrai la réponse, il sera trop tard pour écrire dessus."


Caméléon? Peut-être. Eponge absorbant les courants de l'époque ? Sans doute. Il serait malvenu, cependant, malveillant aussi, de ne voir en David Bowie qu'un miroir sans personnalité, incapable de réfléchir avant de refléter son temps. Le Bowie des interviews, qui peut paraître vain ou superficiel, doté d'un ego surdimensionné, ne fait que lutter contre le vide qui l'habite, ce vide de l'écran blanc sur lequel se projettent les événements de la vie. En somme, il est comme nous. Mais il le sait. Si nous l'ignorons, c'est que notre écran blanc s'est depuis longtemps encrassé. Le sien est immaculé, pur et dur comme le diamant.

 

David Bowie épouse en effet son environnement. Chantre du Swinging London, star du glam rock, il suit le courant de la New Wave dans les années 1980, flirte avec la techno dans la décennie suivante, avant de revenir à ses sources dans les années 2000. C'est dire que l'apaisement artistique est aussi d'actualité. S'il a fait mine de s'accrocher à la faculté d'anticipation qui a fait de lui un des artistes les plus novateurs de la pop, il a pu donner l'impression, à une certaine époque, de suivre ses jeunes disciples plus que de les précéder, avec le techno rock du groupe Nine Inch Nails dans l'album Outside, les rythmiques de la génération électronique dans Earthling.


"Ces disques étaient très aventureux, corrige-t-il. Je ne pense pas qu'on ait fait beaucoup mieux depuis en termes d'alliance de chansons et de rythmes techno. Je sortais d'une période d'aridité créatrice. J'avais développé, dans les années 1980, une sorte d'indifférence à la musique. Il fallait que je retrouve la flamme ou que j'abandonne ce métier. Même s'il n'a pas été compris, le groupe Tin Machine a été essentiel dans ce processus. J'ai retrouvé le moteur de mon enthousiasme et la confiance en mon écriture."

Confiance : le mot est lâché. Ce jeune homme immense est aussi un vieux sage un peu fou. Tour à tour animal dans ses déhanchements scéniques, avec quelques réminiscences de la période glam dans ses poses à la Garbo et ses envolées gestuelles dignes des travestis de la West End, puis grave et cérébral dans ses titres les plus sombres comme dans ses discours médiatiques, Bowie déroute, comme la sincérité déroute, changeante, mouvante, fuyante, jamais là où on l'attend. Elle s'approche à pas de loup ; elle s'éloigne à tire-d'aile.


S'il a délaissé le futurisme impressionnant et la théâtralité des premières années, Bowie a gagné en émotion grâce à un habile recyclage du vocabulaire musical de ses débuts. Lucide, donc sombre, cet anglais de New York admet : "A mon âge, je ne peux pas espérer beaucoup de passages radio. La cible de la plupart des FM étant l'argent de poche des 15-25 ans, toute leur programmation est axée dans ce sens. Cela se révèle très cruel pour les artistes de ma génération."

 

On comprend que David Robert Jones, l'homme qui se fait passer pour David Bowie, cache souvent une singulière mélancolie, qui affleure dans ses derniers albums. L'âge, toujours. "C'est vrai, le ton est souvent poignant. Il reflète mon désir de m'accommoder de ma propre mortalité. Il y a quelque chose d'incongru dans cette confrontation de l'inacceptable et de l'inévitable. Il ne se passe pas une journée sans que cette question me revienne : ma vie va s'achever un jour, que faire maintenant ? Ce rappel m'aide à mon concentrer sur mon présent, à profiter de l'instant sans penser à demain, car il se pourrait qu'il n'y en ait pas. Je crois que j'écris dans cette perspective. Je suis aussi devenu père pour la deuxième fois. Je vois la vie différemment."

 

Bowie séduit autant qu'il agace. Il illustre de manière éclatante une réalité que nous partageons tous : la conscience d'un soi pourtant introuvable. Le monde existe, mais il n'est pas réel. Autrement dit : il n'y a qu'un Dieu, mais il n'existe pas. Dès lors, comment vivre ? Par la démultiplication du vide. "L'utilisation de mes chansons dans la publicité leur donne plus d'exposition que la diffusion à la radio de l'intégralité de mon nouvel album. Certains m'accusent de vendre mon âme? Un titre comme Heroes a été utilisé pour cinq produits différents. Peu de gens peuvent me citer ces produits, mais tous se rappellent la chanson"


On l'a dit : Bowie, une sorte de Docteur Faust. Mais un Faust conscient qu'il n'y a ni âme, ni diable.

David Bowie était en concert le 15/11/2003 à Lyon
Site web : 
www.davidbowie.com

David Bowie: 
les tables de multiplications

Par Christian Soleil

Que n'a-t-on dit et écrit sur Bowie? Bowie l'élégance, Bowie le racé, Bowie la beauté, Bowie la classe, Bowie dont Gainsbourg lui-même admettait qu'il l'aurait volontiers "enfilé", ce prince du rock qui, à l'approche de la soixantaine, continue de défier le temps et les muses. Prince, c'est bien le mot : irréel et mouvant comme une ombre ou un fantôme, lien vaporeux entre le visible et l'invisible, David Bowie se révèle avant tout un homme de synthèse. Sa mèche blonde sur le front, le look d'éternel adolescent fraîchement émoulu de King's College, font de lui un Peter Pan des temps modernes, un Dorian Gray dont le portrait mis en abîme n'en finirait pas de ne pas vieillir, un Docteur Faust qu'un pacte avec le diable rendrait immortel mais inclassable.

L'immortalité, voilà bien en effet la caractéristique principale du célèbre auteur compositeur interprète. Phœnix qui renaît de ses cendres à chaque nouvel album, il a su dépasser le styles successifs, les modes musicaux, les tendances sociologiques des différentes époques sur lesquelles il a surfé, pour imposer ses chansons de décennie en décennie. Avec des hauts et des bas au plan du succès. Avec des bonheurs mitigés au plan des réussites. Mais avec un souci permanent de la perfection : musiques, textes, son, spectacle visuel, rien n'est laissé au hasard, pas plus que son look, ses interventions médiatiques, son site internet, ses produits dérivés ou l'esthétique de ses programmes.
David Bowie le dit lui-même : "Je suis un artisan de l'éphémère de la culture." Artisan pour la qualité. Ephémère par ce qui passe, parce qu'il est conscient, en permanence, du temps dont il capte l'air et le restitue à sa manière, transformé, transcendé, magnifié dans des bijoux chantés. L'éphémère ainsi assumé peut atteindre quelquefois, si le hasard, le talent, le destin le veulent, la relative éternité des hommes.
Après Heathen, l'an dernier, album intime et cérébral, David Bowie délaisse le futurisme des débuts et regarde avec distance les pratiques musicales de la jeune génération. A bientôt 57 ans, il ne renie pas les mille changements de style qui ont marqué sa carrière depuis le glam délirant de Ziggy Stardust. Il lui a fallu, avant Heathen, trois années de silence et la naissance de sa fille, avant de revenir, la beauté à peine abîmée, la blondeur renouvelée et la minceur d'un dandy distingué, sur le devant de la scène.

"Je ne suis fidèle à aucun genre ni à aucune musique. Ce qui importe, c'est le choix que je fais à un moment donné. Au début des années 1970, nous étions plusieurs artistes marqués par le post-modernisme et l'idée selon laquelle on peut s'éloigner de son sujet - en l'occurrence le rock and roll - pour le regarder sous un angle différent. S'en approprier des éléments pour composer une musique hybride qui ne serait plus totalement du rock, mais quelque chose d'indéfinissable. Je n'ai jamais varié de cette approche-là. A partir d'éléments épars, j'ai composé un vocabulaire artistique particulier ; une somme qui, à force d'être étoffée, devient elle-même un nouveau terrain d'exploration."
Que les cordes vocales du chanteur, goudronnées par un trop-plein de cigarettes, lui donnent parfois le timbre d'un vieux lord excentrique, cela importe peu. Comme toujours, le beau Bowie jongle avec les concepts et les références culturelles, cite volontiers Wittgenstein, arbore masque sur masque, avant de finalement dévoiler une fragilité extrême : "J'ai constamment à l'esprit la fragilité de ma vie. Cette conscience s'est accrue ces dix dernières années. J'aime tant ma famille, mes amis, mon travail. En même temps, je deviens plus philosophe par rapport aux questions existentielles qui me taraudaient. De toute façon, une fois que je connaîtrai la réponse, il sera trop tard pour écrire dessus."
Caméléon? Peut-être. Eponge absorbant les courants de l'époque ? Sans doute. Il serait malvenu, cependant, malveillant aussi, de ne voir en David Bowie qu'un miroir sans personnalité, incapable de réfléchir avant de refléter son temps. Le Bowie des interviews, qui peut paraître vain ou superficiel, doté d'un ego surdimensionné, ne fait que lutter contre le vide qui l'habite, ce vide de l'écran blanc sur lequel se projettent les événements de la vie. En somme, il est comme nous. Mais il le sait. Si nous l'ignorons, c'est que notre écran blanc s'est depuis longtemps encrassé. Le sien est immaculé, pur et dur comme le diamant.

David Bowie épouse en effet son environnement. Chantre du Swinging London, star du glam rock, il suit le courant de la New Wave dans les années 1980, flirte avec la techno dans la décennie suivante, avant de revenir à ses sources dans les années 2000. C'est dire que l'apaisement artistique est aussi d'actualité. S'il a fait mine de s'accrocher à la faculté d'anticipation qui a fait de lui un des artistes les plus novateurs de la pop, il a pu donner l'impression, à une certaine époque, de suivre ses jeunes disciples plus que de les précéder, avec le techno rock du groupe Nine Inch Nails dans l'album Outside, les rythmiques de la génération électronique dans Earthling.
"Ces disques étaient très aventureux, corrige-t-il. Je ne pense pas qu'on ait fait beaucoup mieux depuis en termes d'alliance de chansons et de rythmes techno. Je sortais d'une période d'aridité créatrice. J'avais développé, dans les années 1980, une sorte d'indifférence à la musique. Il fallait que je retrouve la flamme ou que j'abandonne ce métier. Même s'il n'a pas été compris, le groupe Tin Machine a été essentiel dans ce processus. J'ai retrouvé le moteur de mon enthousiasme et la confiance en mon écriture."

Confiance : le mot est lâché. Ce jeune homme immense est aussi un vieux sage un peu fou. Tour à tour animal dans ses déhanchements scéniques, avec quelques réminiscences de la période glam dans ses poses à la Garbo et ses envolées gestuelles dignes des travestis de la West End, puis grave et cérébral dans ses titres les plus sombres comme dans ses discours médiatiques, Bowie déroute, comme la sincérité déroute, changeante, mouvante, fuyante, jamais là où on l'attend. Elle s'approche à pas de loup ; elle s'éloigne à tire-d'aile.
S'il a délaissé le futurisme impressionnant et la théâtralité des premières années, Bowie a gagné en émotion grâce à un habile recyclage du vocabulaire musical de ses débuts. Lucide, donc sombre, cet anglais de New York admet : "A mon âge, je ne peux pas espérer beaucoup de passages radio. La cible de la plupart des FM étant l'argent de poche des 15-25 ans, toute leur programmation est axée dans ce sens. Cela se révèle très cruel pour les artistes de ma génération."

On comprend que David Robert Jones, l'homme qui se fait passer pour David Bowie, cache souvent une singulière mélancolie, qui affleure dans ses derniers albums. L'âge, toujours. "C'est vrai, le ton est souvent poignant. Il reflète mon désir de m'accommoder de ma propre mortalité. Il y a quelque chose d'incongru dans cette confrontation de l'inacceptable et de l'inévitable. Il ne se passe pas une journée sans que cette question me revienne : ma vie va s'achever un jour, que faire maintenant ? Ce rappel m'aide à mon concentrer sur mon présent, à profiter de l'instant sans penser à demain, car il se pourrait qu'il n'y en ait pas. Je crois que j'écris dans cette perspective. Je suis aussi devenu père pour la deuxième fois. Je vois la vie différemment."

Bowie séduit autant qu'il agace. Il illustre de manière éclatante une réalité que nous partageons tous : la conscience d'un soi pourtant introuvable. Le monde existe, mais il n'est pas réel. Autrement dit : il n'y a qu'un Dieu, mais il n'existe pas. Dès lors, comment vivre ? Par la démultiplication du vide. "L'utilisation de mes chansons dans la publicité leur donne plus d'exposition que la diffusion à la radio de l'intégralité de mon nouvel album. Certains m'accusent de vendre mon âme? Un titre comme Heroes a été utilisé pour cinq produits différents. Peu de gens peuvent me citer ces produits, mais tous se rappellent la chanson"
On l'a dit : Bowie, une sorte de Docteur Faust. Mais un Faust conscient qu'il n'y a ni âme, ni diable.

David Bowie était en concert le 15/11/2003 à Lyon
Site web : 
www.davidbowie.com

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