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13 septembre 2020 7 13 /09 /septembre /2020 14:05

Dans la voiture qui m’emporte vers la Feria du Riz, à Arles, la ville des éditions Actes Sud et de Philippe Picquier, je ne peux m’empêcher de penser à Keiichiro Hirano, l’écrivain japonais dont les romans me hantent depuis maintenant une vingtaine d’années. La nuit noire au départ de Saint-Etienne, les grands sapins sombres avant et après Planfoy, les ombres du col de la République, la descente en lacets vers Bourg-Argental, la route sinueuse qui plonge vers Serrières et la vallée du Rhône… C’est là que le ciel se nimbe à l’horizon d’une nuance de rose, très douce, très lointaine, qui semble effacer les bleus atmosphériques de Léonard de Vinci et de ses suiveurs.

 

Une alchimie étrange est à l’œuvre et, mon esprit en attention flottante, aidé par le mouvement de la voiture, se dirige sans peine et sans volonté vers l’écrivain japonais dont les œuvres m’obsèdent.

 

Hervé Guibert, dans les dernières années de sa vie, c’est-à-dire à l’approche de sa mort programmée, se disait habité par l’œuvre de Thomas Bernhard. L’Autrichien génial et bougon s’immisçait jusque dans le style et lui donnait, dans ses romans, la démarche à suivre.

 

Ce n’est certes pas ce qui m’arrive avec Keiichiro Hirano. Son style, peut-être en partie émoussé par les traductions, si efficaces soient-elles, échappe sans doute à mon entendement. La question qui se pose est de savoir ce qu’on aime quand on aime une œuvre. Dans le cas de Keiichiro, je ne suis pas certain de trouver la réponse.

 

Aime-t-on une œuvre du fait de son auteur ? On ne se situe plus, dans ce cas, dans une appréciation littéraire de l’œuvre, mais dans une approche dominée par l’érotisme. Les vieilles dames séduites par le regard bleu d’un Jean d’Ormesson surmédiatisé pouvaient croire, parfois, que l’auteur de La Douane de Mer avait la plume joyeuse quand, comme les chansons de Trenet, ses livres parlaient de désespoir, d’impermanence, d’incertitude et de mort sûre. De même, certains fans d’Amélie Nothomb apprécieraient moins ses romans si elle n’avait adopté ce look si particulier, un goût irrépressible des grands chapeaux, un style enfantin assumé et si sa personne n’était pas dotée d’un charme indéniable.

 

C’est, en l’occurrence, ce qui rapproche certains auteurs des personnalités politiques : segmentation, ciblage, positionnement ; les trois piliers d’une stratégie marketing destinée à imposer l’image souhaitée d’un produit. Pardon, d’un auteur. Faudrait-il dire « créateur de contenu » ?

 

Ma découverte de Keiichiro Hirano est passée par son premier ouvrage, L’Eclipse. Je n’avais aucune idée de qui il était. Je ne connaissais le prix Akutagawa que de nom. On était au tout début de mes séjours japonais, qui allaient se répéter jusqu’à nos jours et, je l’espère, jusqu’à a nuit. Ce n’est que plus tard, il me semble, que je découvris le visage de porcelaine de l’auteur, à peine sorti de l’adolescence, empreint d’une certaine ambiguïté, aux poses séductrices, au regard inquiet et triste, mi-boy’s band, mi-Pessoa, une sorte de Mishima très conscient de lui-même, tentant d’habiller sa « vision du vide » intérieur par un charisme irrésistible, comme un puits sans fond.

 

J’avais apprécié, dans son premier roman publié, des phrases choc très étudiées, des images, un style recherché, précis sophistiqué aussi. J’avais parfaitement adhéré à la structure labyrinthique du récit. Keiichiro Hirano a bien sûr évolué. Son style, changeant, s’est affermi. Mais on retrouve dans ses ouvrages traduits en français ou en anglais – ceux que je peux lire – une même structure labyrinthique. Le labyrinthique transparent, titre d’une de ses nouvelles, serait-il aussi un autoportrait ? Celui d’un auteur qui se met à nu, un exhibitionniste au pays des aveugles ? Peut-être bien. C’est, me semble-t-il, ce qui rapproche les romans et les nouvelles de Keiichiro Hirano de ceux de Mishima. Certains de mes amis, à qui j’ai suggéré de lire les textes de Keiichiro, en ont abandonné la lecture au prétexte que l’intrigue n’avançait pas droit. Ils se trompent : cela avance bien, mais il faut du recul pour le voir. Car le mouvement naturel des œuvres de Keiichiro est celui d’une spirale. C’est aussi celui de l’univers, parait-il. Tout se passe comme si l’écriture procédait chez l’auteur japonais à la manière d’une quête personnelle, une tentative d’englober le monde déroutant et surtout morcelé : celui de tous les possibles. Unifier le monde, unifier un moi, aussi, soumis aux déchirures des « dividus » qui le composent. Les lecteurs dont je parle ont ressenti ce parcours comme une hésitation, un doute, une absence de fermeté. La flèche du destin est enveloppée d’épaisses couches que sont l’histoire du personnage, sa psychologie, ses antécédents, les émotions qui passent, un empilement d’environnements successifs qui ont façonné ses réaction et même sa vision du monde.

 

Chaque instant contient l’éternité. Chaque grain de sable contient l’univers. Keiichiro Hirano dialogue avec l’éternité, qui est aussi proche de lui que le revers de la médaille l’est de l’avers. Le processus qui déroule son écriture va plus loin encore que celui de Proust, de Joyce ou de Virginia Woolf et ses flux de conscience. Cette dernière mit son espoir dans son suicide, parce qu’elle croyait au temps qui passe. Le désespoir de Keiichiro Hirano est plus profond. Pas de porte de sortie. L’esprit errant se raccroche aux âmes fraternelles de ses lecteurs comme à des bouées. Il jette ses bouteilles à la mer. Il sait que rien ne vaut rien mais qu’il faut faire, pour vivre, comme si tout valait tout.

 

A Montélimar, le ciel de cette matinée de fin d’été a le même bleu que celui de Tokyo en hiver. Allume-t-on encore des bûchers dans le sud de la France ?

 

Le seul point de contact entre le langage et la réalité qu’il tente de représenter est sa structure, reflet infidèle des faits, c’est-à-dire de ce qui se passe. C’est l’un des messages du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein. Soudain, la clarté céleste de la Provence en septembre me livre la raison de la séduction qu’opèrent les œuvres de Keiichiro Hirano sur celui que j’appelle « moi ». Il s’agit en effet d’une fraternité d’âme, d’une même quête dans l’écriture, d’une même conscience profonde et intime d’un monde flottant, d’une inaccessible réalité, de l’absence fondamentale du monde incréé. « La vie est un rêve, c’est le réveil qui nous tue, » écrivait Virginia Woolf. Seule la rencontre avec l’autre, multiple, éclaté, incertain, peut délivrer l’être de la solitude immense d’un mouvement insensé. Il faudra que j’en parle à Keiichiro, un jour d’été, en marchant dans les allées de Shinjuku Park, au bord du lac aux lotus.

Autour de l'oeuvre de Keiichiro Hirano

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