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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 03:59
Elle est morte, Juliette. L'amie lointaine n'est plus. Elle avait un âge canonique, c'est vrai. Mais elle a gardé jusqu'au bout l'esprit de la jeunesse, l'esprit de provocation, une insolence d'une fraîcheur intense, une aura de scandale.
Je venais juste de terminer, le week-end dernier, le livre que je lui consacre, "Juliette Gréco, l'amie lointaine", une sorte de biographie en filigrane à travers nos rencontres, mes interviews, quelques repas partagés, des fous rires dans sa loge. Ma première interview de la Gréco date de 1983. Je travaillais pour une radio locale et elle m'a glissé son petit chien dans les bras pour aller me chercher, dans un tiroir, un paquet de nougats. Elle m'a conseillé de ne pas me marier ("Le mariage est un puits sans fond"), elle m'a fait quelques compliments, m'a trouvé un profil d'artiste, m'a donné ses conseils de vie comme si elle savait à mon regard angélique ce qui m'attendait. J'ai suivi ses conseils. Elle avait raison.
Je l'ai retrouvée dans ses loges successives à Saint-Etienne, à Lyon, à Avignon, à Paris. Mon rapport avec elle était moins fréquent, moins intime qu'avec Barbara, mais il était direct, Elle me plaçait dans un coin de sa loge, recevait le public impatient, revenait vers moi.
Je la revois, à Saint-Etienne, il y a une trentaine d'années, lancer à un monsieur convenable qui lui trouvait un "profil coquin" : "Mais bien sûr, je suis une salope ! Demandez à mon ex, Piccoli, il vous confirmera !" Le monsieur convenable était reparti la queue basse. La Gréco m'avait servi un verre de vin, nous avions trinqué, elle a dit en riant : "Quel connard !" Elle n'aimait pas les fausses familiarités. Nous avions diné avec son mari dans une simple pizzéria. Sans chichi. Bien cool.
Des années plus tard, agacé, dans un casino où elle chantait devant des fourchettes et des couteaux, je l'avais rejointe dans sa loge. Personne d'autre n'y venait. Elle avait déjà plus de soixante-dix ans. Le public la confondait sans doute avec Mylène Farmer. J'avais sous le bras toutes les affiches du casino. Son visage était tout ridé. J'ai déplié les affiches et les ai étalées sur le sol. "A mon âge, dit-elle, je n'ai pas de problème pour me mettre à quatre pattes par terre. En revanche, pour me relever, j'aurai besoin de vous." Elle a dédicacé les affiches avec son marqueur argenté. Je l'ai prise sous les bras. Nous avons bien ri.
Quand j'étais jeune, dans la grande démocratie française du Général, elle était interdite de radio. Elle avait pourtant des "tenus républicaines" qui aurait plu à Blanquer. Elle se foutait à poils en chantant, mais portait des robes longues et noires qui affolaient quand même les garçons. Pas besoin de montrer son nombril pour "faire sexe". Elle était scandaleuse rien qu'en vous regardant, parce qu'elle était une femme libre. Elle n'a jamais cessé de l'être. Une sorte de chatte qui n'en fait qu'à sa tête, qui rencontre beaucoup de gens faux et s'émerveille des quelques rencontres vraies que son métier lui mettait parfois de côté.
Je l'ai revue à Tokyo. Pendant qu'elle chantait, un tremblement de terre a secoué la salle. Assez puissant pour précipiter tout le monde aux abris. Mais les Japonais sont des gens très polis. Pas question de quitter son siège tant que la dame en noir sur la scène ne quitte pas son micro. Et Gréco, sur scène, était en transe. Elle était incapable de sentir qu'un séisme secouait la salle. Après le récital, dans sa loge, quand elle l'a appris, elle n'en revenait pas.
La dernière fois que je l'ai vue, c'était à Paris, à l'Olympia. J'ai fait la connaissance d'Armande Altaï, une créature du XVIIIe siècle avec des petits seins compressés jusqu'à l'explosion. Atomique. Nous avons attendu deux heures sur le trottoir, Armande et moi, entourés de quelques personnes, que Gréco, fatiguée, nous ouvre la porte de sa loge.
Je sais à quel point elle savait se montrer généreuse. A quel point la souffrance de ceux qu'elle aimait ou même simplement de ceux qu'elle appréciait lui était intolérable. A quelle point elle savait être une amie si elle pensait que cela pouvait vous être utile et bénéfique. Autrement dit, si j'appréciais beaucoup son talent de chanteuse, j'aimais beaucoup la femme qu'elle était.
Si elle était jeune de nos jours, bien sûr, elle scandaliserait rien qu'en respirant. Elle aurait des "pour" ; elle aurait des "contres". Elle s'en ficherait bien. Elle ne cherchait pas à plaire, la Gréco. Elle se contentait d'être. Elle voulait qu'on l'aime pour ce qu'elle était, pas pour sa capacité de séduction. Une fois qu'elle vous avait adopté, vous aviez sa confiance. Elle savait toujours à qui elle l'accordait.
Gréco morte, ce n'est pas triste. Elle était sur terre depuis que je suis né. C'est déjà un très beau partage.
A paraître courant 2021 : "Juliette Gréco, l'amie lointaine"
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