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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 20:34

Keiichiro Hirano est un auteur qui pousse à la révolution. Les forces obscures qui dirigent le monde, si tant est que le monde ait un pilote et si tant est que le monde ait un cockpit, devraient organiser au plus tôt son assassinat, comme les forces obscures de Franco ont eu raison d’assassiner Garcia Lorca, qui eût pu enchanter le monde, comme les forces obscures ont eu raison de tuer tous les poètes qui eurent pu changer la vie, devraient rapidement organiser son exécution. Ce qu’il écrit, avec son sourire bienveillant d’adolescent savourant son succès, est en effet terrible.

 

D’abord, il fait exploser les limites des genres. Je ne parle pas des genres sexuels, encore qu’ils soient délicatement fondus dans des « dividus », des juxtapositions de personnalités successives où leur existence est détricotée. Je parle des gens littéraires. Keiichiro Hirano doit être la hantise des librairies et des bibliothécaires. Dans quel rayon ranger Compléter les blancs ou A Man ? Ces livres débutent comme des thrillers et leur structure semble épouser les codes de ce type de livre, mais l’enroulement en spirale de ses intrigues ne cessent de questionner le lecteur : est-on ici dans un conte philosophique, dans une nouvelle fantastique, dans un roman psychologique, dans un récit de mœurs ?

 

L’esprit s’agite, s’interroge, s’explose, s’éclate au point qu’il devient difficile de cerner les limites du signifié. Cela semble dire ce que cela dit, littéralement et dans tous les sens, pour presque paraphraser Rimbaud. Le lecteur est déshabillé de ses critères, de ses concepts, de ses habitudes : il se retrouve nu, sans armes, face à un récit qui le bouleverse profondément, intérieurement et qui ne le rendra pas identique à l’arrivée. Un récit qui se niche au plus profond de ses neurones, s’empare de ses cellules, l’envahit et l’obsède. C’est la première révolution à laquelle pousse Keiichiro : la révolution de soi. Ses livres nous changent. Pour le meilleur.

 

Ainsi, le postulat de Compléter les blancs est d’une ingéniosité remarquable et d’une hardiesse rare dans la littérature contemporaine. Un homme qui revient du monde des morts enquête sur son prétendu suicide et découvre peu à peu la vérité sur sa fin qui n’en était du coup pas une.  L’intrigue est séduisante, intelligemment et rondement menée. Cela pourrait n’être qu’un excellent roman de Haruki Kuramami. Là où Keichiro Hirano explore les limites du thriller, on se sent scandalisé par l’univers infernal qu’il suggère plus qu’il ne le décrit. Un roman de science-fiction ? Pas même, ou plutôt, bien plus, autrement, ailleurs : le monde insensé, au sens littéral, que Keiichiro décrit, c’est tout simplement le nôtre, sans rien dénoncer, avec un charme fou dans l’écriture, avec une nuance dans les style qui semble contredire notre époque. Ce monde vide, ce monde d’une implacable dureté, ce n’est que le nôtre. Ces pantins sympathiques et pathétiques à la fois, ces robots humains, c’est nous. Rien ne vaut rien ; il fait le savoir mais faire, pour vivre, comme si tout valait tout.

 

Les Français peuvent toujours se rassurer en se disant que Keiichiro décrit la société japonaise. Une forme d’exotisme, en quelque sorte. Mais le Japon et la France ne sont pas à cent lieues. La culture danoise est plus éloignée de la nôtre que celle du jeune romancier nippon. Cette société qui place le profit au centre de tout, avant l’homme, comme seule valeur dévorant peu à peu toutes les autres, à la manière d’un soleil en fin de vie, c’est la nôtre aussi, c’est la même ici et là-bas. Il n’y a pas toujours beaucoup d’espoir formulé dans les livres de Keiichiro. Le seule espoir, au fond, c’est lui. Et c’est dans cette mesure que l’écrivain devient attachant, tel qu’on le devine, attachant dans la bienveillance du regard qu’il pose sur tous ses personnages, attachant dans sa compréhension de la souffrance universelle, attachant surtout par ce qui est le meilleur de lui-même, son style, dans tous les sens du terme. Si la forme reflète le fond, Keiichiro Hirano, qui est un écrivain extraordinaire, est aussi un être extraordinaire. Il nous fait prendre conscience du monde qui est le nôtre, de la vie qui est la nôtre et, partant, nous pousse à réagir, à changer certains de nos choix. Il éclaire les coulisses de la société à la manière d’un cambrioleur. Il dévoile, derrière l’apparent banalité de nos vies, les travers qu’elles prennent pour se parer e normalité. Il entrouvre les placards, longe les corridors obscurs de nos identités, de nos mémoires et de nos consciences et éclaire d’un jour nouveau le vide du monde. C’est la deuxième révolution : Keiichiro est un esprit libre, un homme debout, un homme qui marche. Il le démontre chaque jour dans ses engagements, au-delà même de ses livres, par son activisme fervent sur les réseaux sociaux, par son implication dans la société japonaise et dans les mouvements du monde.

 

C’est cette vision du vide qui sans doute le rapproche le plus de Mishima. C’est sa créativité aussi, cette manière d’innover dans le roman, quand d’autres, avec ou sans talent, se bornent à raconter des histoires comme si Proust, Joyce ou Woolf n’étaient pas passés par là. Keiichiro Hirano, c’est une forme d’art moderne adapté à la littérature. Kawabata dut son prix Nobel de littérature aux qualités de style qui étaient les siennes et reflétaient en filigrane l’âme même du Japon. Ôe dut le sien à la force de ses convictions et de son message. En bonne logique, le prochain Japonais qui l’obtiendra devrait être non seulement un excellent romancier (comme Haruki Murakami), non seulement un novateur inscrit dans la modernité (comme Murakami Ryû) mais un homme qui bouleverse les codes et invente, par son écriture, un monde nouveau qui serait l’aboutissement de tous les rêves de civilisation. Keiichiro Hirano devrait être celui-là.

 

18 septembre 2020.

Keiichiro Hirano, un monde nouveau

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