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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 16:07
 
Il reste un peu plus d'un mois à patienter avant la publication en version anglaise du roman de Keiichiro Hirano At the end of the matinee. C'est le moment pour réviser son anglais, à moins d'avoir le courage d'apprendre le japonais pour découvrir l'oeuvre de Keiichiro Hirano dans le texte. Le roman, dans sa version originelle, a connu au Japon un franc succès, approchant les 500 000 exemplaires vendus. A juste titre.
Matinee no Owari ni est un roman de Hirano Keiichirō publié au Japon en 2016 par Mainichi Shinbunsha. L'oeuvre est inédite en France. Keiichiro Hirano y propose une vision éternelle de l'amour à travers une intrigue délicate et puissante à la fois. Il y est question d'un amour entre deux êtres incertains, un homme et une femme pris chacun dans une vie professionnelle réussie, internationale, un homme et une femme dévastés par la liberté que leur offre leur époque, par la difficulté de choisir, par les voyages, la distance, l'effondrement des valeurs. Le talent principal de Keiichiro Hirano, au-delà de l'écriture proprement dite, consiste dans sa capacité à être follement de son temps et à en saisir les aspects les plus saillants sur les plans psychologique et sociologique, tout en se situant aussi au-dessus des temps. Une position quasiment schizophrénique qui lui permet de comprendre de l'intérieur ses personnages tout en les conduisant à la baguette bienveillante de son rôle de chef d'orchestre hors pair.
Ses livres et surtout ses personnages gardent néanmoins une part de mystère, qui est ni plus ni moins le mystère de la vie. Le lecteur se demande à chaque instant si l'histoire décrite est une libre construction de l'individu qui bâtit son devenir en toute liberté, en toute maîtrise, avec une part de réflexion, une part de volonté, une part de calcul, ou si cette histoire est l'oeuvre d'un démiurge qui interdit à chaque personnage tout libre-arbitre. Quelle est notre part de liberté ? Quelle part occupe l'influence de l'époque, du hasard ou de la fatalité ?
Ce questionnement explose au visage du lecteur à chaque page. Le mystère profond des livres de Keiichiro Hirano (je ne parle que de ceux traduits dans des langues occidentales) me parait en effet être celui-là. Ce mystère donne envie d'en savoir plus sur la genèse du livre et peut-être même sur son auteur, mais la biographie n'explique jamais les oeuvres : c'est l'oeuvre qui toujours donne la mesure de l'homme ou de la femme qui la produit. Le lecteur se trouve donc dans une impasse.
Le sentiment que l'on éprouve à lire Keiichiro Hirano est paradoxal. On est tenté de tourner les pages pour en savoir plus, mais on sait malgré soi que, profondément, les personnages demeureront des mystères : vivants, inachevés, en construction, vagues, contradictoires, flous, indéfinis. L'oeuvre les rend bien sûr infinis, et c'est là le don de Keiichiro, qui construit des mythes sans le savoir. Parfois, on voudrait abandonner là le livre. On ne peut le lire d'une traite. Les ouvrages de Keiichiro Hirano ne sont pas de ceux qu'on lit d'une traite. Ils sont des combats. Ils pénètrent l'âme comme un virus attaque le corps. Ils vous transforment de l'intérieur. Ils dissolvent les certitudes. Ils font fondre les croyances comme le café absorbe le morceau de sucre qu'on y plonge.
La littérature de Keiichiro Hirano est comme un filet d'eau qui, courant sur les rochers, finit par creuser son sillon. On hésite, on refuse, on s'arrête, on réfléchit, mais on finit, si on le mérite, par terminer sa lecture. Et comme un alchimiste, Keiichiro Hirano vous change. Je soupçonne ses livres de constituer un projet politique de transformation du monde.
Avec At the end of the matinee, il nous plonge dans le monde en équilibre instable dans lequel nous vivons déjà et dans lequel l'homme a toujours vécu, mais surtout il interroge le rapport entre l'individu et son époque. Le propos, dans une écriture différente, issu d'une culture différente, posé par une personnalité littéraire différente, rappelle fort celui du livre Les Années d'Annie Ernaux, l'un de nos plus grands écrivains français contemporains.
Bien sûr, on peut le lire comme une romance sentimentale efficace. Efficace, il l'est. Mais cette éventuelle séduction immédiate est un cheval de Troie qui se faufile dans l'esprit du lecteur et ne le lâche pas. L'écriture de Keiichiro Hirano, même à travers le filtre des traductions (elles-mêmes des formes de littérature à part entière), s'installe dans le cerveau du lecteur et le vrille jusqu'au plus profond des pensées qu'il n'a pas eues. On dirait parfois que Keiichiro Hirano écrit pour ne pas être oublié, que c'est là le moteur profond de sa littérature, et qu'il le fait avec un talent tel qu'il instaure entre auteur et lecteur une forme de sentiment proche de l'état amoureux : puissant, envahissant, vampirique. Le même, par des voies différentes, que Mishima. Le lecteur a beau s'en défendre : il cède. L'efficacité de Keiichiro Hirano est diabolique. Lire Keiichiro Hirano, c'est pratiquer un sport extrême. L'écrivain japonais ne laisse jamais son lecteur tranquille. Chaque page tournée est une prise de risque potentiellement mortelle. Du coup, lire Keiichiro Hirano, c'est un peu comme toréer dans les arènes d'Arles : à chaque passage du taureau, quand son souffle nous frôle et qu'on ne sait pas si l'on survivra à la prochaine passe, on se sent tout à fait vivant. Pour la première fois.
Le 1er novembre 2019 sortait au Japon le film At the End of the Matinee (Matinee no Owari ni), adaptation du roman éponyme de Keiichiro Hirano, avec dans les rôles principaux l'actrice Ishida Yuriko (Coffee ga Samenai Uchi ni) et l'acteur Fukuyama Masaharu (The Third Murder).
Le film était réalisé par Nishitani Hiroshi (Detective Yugami) sur un scénario écrit par Inoue Yumiko (Hirugao) et accompagné de la musique de Kanno Yūgo (Ajin). Nous retrouvons aux côtés de Ishida Yuriko et Fukuyama Masaharu, les actrices et acteurs Iseya Yūsuke (Kangoku no Ohime-sama), Sakuai Yuki (The Limit of Sleeping Beauty), Kinami Haruka (Tokusatsu Gagaga), Fubuki Jun (Notre petite soeur), Itaya Yuka (3 Gatsu no Lion) et Furuya Ikkō (Kansayaku Nozaki Shūhei).
Un jour, Satoshi Makino, un génie de la guitare, fait la rencontre de Yoko Komine, une journaliste. C'est le coup de foudre l'un pour l'autre, mais Yoko est fiancée. Un récit sur la fragilité de l'amour et sur la résilience.
Le souffle du taureau dans les arènes d'Arles
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