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11 mars 2012 7 11 /03 /mars /2012 18:35

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Qui connaît Anne SInclair ? Le visage est familier aux téléspectateurs des années 1980 et 1990 qui la découvre dans sa fameuse émission "Sept sur sept", où elle interroge ses invités, la crème de la politique et des arts, avec un indéfectible sourire qui cache un esprit impertinent et frondeur. Un style qui nous manque aujourd'hui où les médias se remplissent de petits clônes qui font mine d'être désagréables et cassants pour mieux voiler leur docilité aux pouvoirs quels qu'ils soient.

 

Anne Sinclair à Washington, c'était la une des magazines et des reportages il y a encore quelques mois, quand l'ex-journaliste, reconvertie comme blogueuse observatrice de la vie américaine, était présentée comme la future première dame de France. Le pays avait envie de se reconnaître dans l'image d'élégance, de culture et d'intelligence qui fit sa gloire jadis mais qui ne correspond guère à la réalité de notre époque, quand les Japonais en visite se font rapatrier du fait du "syndrôme de Paris".

 

L'affaire du Sofitel de New York lui  fit défrayer la chronique contre son gré. Le visage fermé et fier de l'épouse trompée qui vient sauver son mari au tribunal de Manhattant a fait le tour du monde. Plus de unes sur DSK de par le monde que sur la destruction du World Trade Center ! Ceux qui n'aiment pas les riches, les Juifs, les journalistes, les femmes libres, l'amour inconditionnel, ceux-là ont pu s'en donner à coeur joie : Anne Sinclair était arrogante, elle aurait dû faire profil bas. Mais de quel crime était-elle coupable ? D'aimer son homme ? De le soutenir dans un moment difficile ? D'être fidèle malgré les difficultés du moment ?

 

Heureusement, nombreux sont ceux, quels qu'aient été leur avis sur son mari, qui ont souligné le courage d'Anne, son sens des valeurs essentielles, sa grandeur d'âme, son geste somme toute maternel. Il n'empêche : elle a dréfrayé la chronique pendant des mois, s'est retrouvée pendant des mois prisonnière de New York, cette ville où elle est née et qui la faisait rêver jeune, symbole pour elle de la liberté et de l'amour de ses grands-parents.

 

Alors oui, bien sûr, on attendait d'elle un livre autobiographique sur l'affaire, un dévoilement impudique sur les raisons qui pouvaient amener une femme moderne à accepter l'inacceptable de la part d'un mari peu scrupuleux. Mais que sait-on de ce qui se passe au fond des coeurs, dans le secret des alcôves et des couples. Nous ne disposons que de nos fantasmes, et il sont pas tellement plus grandioses que les pratiques des gens libres.

 

C'est donc sur son enfance, plus exactement sur son grand-père qu'Anne Sinclair a choisi de publier un livre. Un livre écrit avant l'affaire, mis à part son épilogue. Un livre témoignage sur une époque riche et foisonnante : le début du XXe siècle où l'art moderne apparaît, se développe, se diffuse parce que quelques esprits éclairés savent en reconnaître l'intérêt, savent avant les autres voir le talent quand il est authentique.

 

Anne Sinclair, dans sa jeunesse, avait tendance à ignorer un peu cette ascendance artistique. Elle voulait, comme tous les jeunes, faire sa vie à elle, et sa vie à elle allait tout entière être dédiée à l'information et au journalisme. Alors, les discours familiaux sur le grand-père et l'art, très peu pour elle. C'est beaucoup plus récemment qu'elle a été obligée de constater l'indépassable héritage. On peut bien essayer de contourner ses racines, on ne peut les ignorer complètement : elles reviennent d'elles-mêmes vous faire un pied de nez au moment où vous vous y attendez le moins.

 

Avec son ouvrage 21 rue La Boétie, publié chez Grasset -- 304 pages, 20,50 euros --, elle dévoile ce que fut la carrière exemplaire de son grand-père maternel Paul Rosenberg (1881-1959). Ce juif arrivé de Hongrie, fils d'un marchand de grains ruiné, devient rapidement un célèbre marchand d'art dans le Paris d'avant la Première Guerre mondiale. Il ouvre sa première galerie d'art en 1911, vend les toiles des impressionnistes tout en se liant à la génération montante des génies artistiques de son époque dont il devient le Pygmalion de leur gloire : Picasso, Braque, Matisse, Léger. Ses choix sont les bons : ses protégés connaissent un notoriété croissante et les collectionneurs affluent. Le succès est au rendez-vous. Mais le régime de Vichy et les nazis auront raison de son affaire. Il refuse d'acheter à prix bradés aux nazis les tableaux des "peintres dégénérés" -- ceux du mouvement Brücke autour d'Ernst Ludwig Kirchner -- et regroupe même autour de lui des marchands parisiens pour "boycotter" la grande braderie par laquelle les nazis cherchent à se procurer de l'argent. IL est donc vite en danger et décide de fuir la France pour gagner New York. Il perd bien sûr ses collections, et sa galerie deviendra pendant l'Occupation le lieu de la propagande nazie. L'adresse du bonheur et de la liberté devient celle de la honte et de la déchéance de la France.

 

Le livre d'Anne Sinclair constitue donc non seulement une plongée dans la famille d'Anne Sinclair, mais aussi un panorama des décennies difficiles de la France au cours du XXe siècle. Le portrait d'une époque, en somme. Une perspective intéressante et triste sur l'exclusion et l'exil de certaines familles dans les années 1930 et 1940. L etout sur fond d'art moderne. Un art moderne qui à l'époque était art contemporain, et qui faisait hurler la bourgeoisie conventionnelle. On y apprend que Picasso, quand il avait terminé une toile, la montrait à Paul Rosenberg par la fenêtre de sa cuisine ; que la jeune Anne SInclair, âgée de 14 ans, refusa de voir faire son portrait par le maître de crainte de se retrouver avec le nez de travers... Des anecdotes souriantes et sublimes.

 

Fraîchement nommée directrice éditoriale du Huffington Post, Anne Sinclair revient donc professionnellement sur le devant de la scène française. Une manière pour elle d'exister encore. Elle se dévoile à peine au détour d'une phrase ou dans la conclusion d'un chapitre. Avec discrétion, pudeur, prudence. On se plait à imaginer qu'elle pourrait prolonger cette évocation de son grand-père et de son enfance par une autobiographie qui avancerait dans le temps. Mais c'est là sa liberté, son choix, sa décision de femme indépendante. Profondément féministe puisque le féminisme selon Anne Sinclair, c'est : "Fais ce que tu veux. Comme tu veux."

 

Christian Soleil.

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