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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 03:59

Jean-Louis Trintignant donne en ce moment son spectacle

T ois poètes libertaires : Desnos, Prévert, Vian, au théâtre des Célestins à Lyon. L'occasion d'une rencontre et de quelques questions.

 

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Pourquoi trois poètes libertaires et pourquoi ceux-là ?

 

Il y a c'est vrai beaucoup d'autres poètes libertaires au XXe siècle mais aussi dans les siècles

précédents, notamment au XVIIIe. Il y a aussi beaucoup de poètes très intéressants au XXe siècle

mais qui ne sont pas tous libertaires. J'aurais pu ajouter des textes de Raymond Queneau, ou de Léo

Ferré. C'est vrai. Et puis il y a beaucoup d'autres poètes du XXe siècle que j'aime beaucoup. Il y a

Aragon, Apollinaire, et même avant il y a Lamartine ou Hugo qui ont eux fait des textes libertaires.

Mais je n'en ai pas mis.

Vous allez me demander pourquoi ?

Pourquoi pas ?

Je les connais bien. C'est un choix personnel. Il y a aussi Alain Leprest. C'est un grand poète. Il est

plus communiste que libertaire, mais j'aime bien ses textes. Je lui ai demandé l'autorisation

d'intégrer ses textes à mon spectacle. Mais ce n'était pas un bon jour. Il était bourré. Il a refusé.

Alors j'ai monté mon spectacle sans ses textes. Plus tard, il m'a recontacté. Il avait changé d'avis. Il

voulait bien que je dise certains de ses textes. Mais le spectacle avait pris forme. Je ne pouvais plus

tout changer au dernier moment. Je lui ai répondu que c'était trop tard.

(Sourire.)

Prévert et Queneau sont nés en 1900. Vian en 1920. Il se trouve que je les connais tous les trois. Je

les connaissais tous les trois assez bien. Mais il y a plein de textes que j'aurais pu ajouter et que je

n'ai pas mis dans le spectacle. Il faut faire des choix. Il a avait plein de textes que je ne connaissais

pas, et depuis que je fais ce spectacle, on m'en apporte régulièrement. Je viens juste de recevoir un

poème de Vian que je ne connaissais pas. Cela s'appelle « A tous les enfants. » Il date de 1950. Je

vais le lire, si vous voulez. Je ne vais pas bien le lire, parce que je ne le connais pas assez bien

encore.

(Il sort une feuille de sa poche, pose un pied à terre, l'autre reste accroché au tabouret, et il lit le

texte de sa voix musicale et profonde.)

 

Le spectacle que vous interprétez est un spectacle qui reste vivant, qui évolue toujours...

 

Oui. Au gré des semaines, on le modifie, on rajoute des choses, on en enlève. Ce sont les

spectateurs comme vous qui le font évoluer. Je compte sur vous. Et puis il m'arrive de modifier un

texte à la marge. Par exemple le poème « Adrien » que j'ai transformé en « Adrienne ». Je respecte

beaucoup les auteurs, mais parfois je me permets de petites modifications quand cela me semble

utile ou éclairant. Et là c'est le cas. Hier il y avait dans la salle une dame qui devait s'appeler

Adrienne. Quand j'ai commencé de dire le poème, elle m'a crié : «

Je suis là ! »

Sinon le spectacle devrait maintenant assez peu changer jusqu'à la fin. Il est toujours possible de

modifier de petites choses, mais peu à peu il a trouvé son rythme. Il y a un poème que tout le monde

connaît,

Le Déserteur

de Boris Vian. Il a été chanté par Mouloudji, par Reggiani, et par plein

d'autres gens.

La fin du poème a été transformée, vous savez. En fait, le poème a été interdit. Il date de la fin des

années 1940. Pendant la guerre d'Indochine. Là, c'étaient des militaires professionnels. Et puis il y a

eu la guerre d'Algérie, avec tous les appelés. Le poème n'était pas écrit pour telle ou telle guerre,

c'était un poème pacifiste, un point c'est tout, mais à l'époque il prenait une résonance dangereuse

pour le pouvoir. Alors il a été interdit. Pour le rendre acceptable on a changé la fin. La fin que tout

le monde connaît c'est : « Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que je n'aurai pas

d'arme / Et qu'ils pourront tirer. » Mais la fin d'origine, celle que je reprends dans le spectacle, n'est

pas tout à fait aussi pacifique : « Si vous me poursuivez / Prévenez vos gendarmes / Que nous avons

des armes / Et que je sais tirer. » Cela change un peu les choses, non ?

Il y a un truc aussi que j'ai changé dans un poème de Prévert. Parce que je crois que c'est une erreur

d'impression au départ qui a été répercutée depuis. Il parle des allumettes sur un « trottoir », mais je

pense qu'il s'agit plutôt d'un « frottoir », ce qui semble plus logique. Alors je dis « sur un frottoir ».

Peut-être que je me trompe, peut-être que j'ai tort, mais je ne pense pas. Mais vous savez, Prévert ne

voulait pas qu'on imprime ses textes. Il voulait qu'on se les passe comme ça, oralement. Qu'on les

dise. Qu'on les chante.

Mais le spectacle est avant tout un travail d'équipe, avec les musiciens. Je voulais parler d'abord de

mort et d'amour. J'ai donc choisi des poèmes sur ces deux thèmes. Et puis, à force de changer des

choses, la nature du spectacle s'est modifiée. Un spectacle comme celui-là ne peut pas dépasser une

certaine durée, une heure, une heure dix, une heure vingt grand maximum. Alors chaque fois qu'on

ajoute un texte, il faut enlever autre chose pour maintenir un équilibre. Au bout d'un moment, il y

avait trop de textes. J'ai décidé d'enlever ce qui concernait l'amour. Petit à petit, il y avait plus de

textes à teneur politique. Finalement, le spectacle parle toujours de la mort, mais beaucoup de

politique. C'est devenu un spectacle très politique au fil du temps.

 

Comment avez-vous choisi les musiques qui accompagnent le spectacle ?

 

Ce ne sont pas des musiques d'accompagnement. Elles font pleinement partie du spectacle en fait. Il

y a d'abord eu les poèmes, et puis une mise en ordre des textes. Et puis avec les musiciens, on a

travaillé sur les musiques qui relient l'ensemble et donnent le ton. Les moments musicaux sont des

respirations. C'est Daniel Mille qui les a composées, ces musiques. Enfin, aidé par Bach aussi. A

cause de moi. Je voulais absolument mettre la suite de Bach dans le spectacle parce que je l'aime

beaucoup. Il ne voulait pas mais j'ai insisté. Elle est bien, non, la suite de Bach ? Moi je l'aime bien.

C'est une suite pour violoncelle. Alors Daniel Mille, qui n'aime pas jouer la suite de Bach sur son

accordéon, était très content quand on a ajouté un violoncelliste au spectacle. Il s'est dit qu'il n'aurait

plus à la jouer, que ce serait le travail du violoncelliste. Mais moi, je préfère l'entendre à

l'accordéon. Alors, le pauvre, eh bien il la joue toujours. C'est gentil, non ? Ceci dit, la musique

change tous les soirs. Pas les morceaux, mais le ton. On peut répéter une après-midi entière rien que

pour trouver un ton différent par rapport à la veille, parce que j'ai changé un petit quelque chose

dans la manière de dire un poème. C'est un travail de détail, de la dentelle en somme.

 

Comment expliquez-vous le succès de votre spectacle qui fait le plein chaque soir ?

 

Je ne sais pas. Je suis très étonné moi-même. Ce n'est pas vraiment un spectacle. Il n'y a aucune

action. Je dis des poèmes avec des musiciens. Ces poèmes ont soixante ans. Ils ont c'est vrai une

forte résonance avec l'actualité. Je crois que l'une des explications pour que ça passe bien, c'est qu'il

ne faut pas « dire des poèmes » mais « raconter des histoires ». C'est une question de ton, de

simplicité, de diction. C'est un travail d'acteur. Mais ça n'explique pas un tel succès, alors je ne sais

pas vraiment. Comment cela se passe ? C'est étonnant. C'est mystérieux. Je suis même étonné que

vous soyez ici ce soir. Je n'en reviens pas de vous voir si nombreux. J'ai fait un spectacle similaire il

y a quelques années sur des poèmes d'Apollinaire. C'est un grand poète, pourtant, Apollinaire. Plus

grand sur le plan de la poésie que Desnos, Prévert ou Vian. Mais le spectacle n'a pas connu un très

grand succès. C'est peut-être parce que ces trois poètes libertaires sont plus populaires. Cela joue

sûrement.

 

Le poème de Prévert que vous dites, et qui a été récemment repris en chanson par Jean Guidoni,

Etranges étrangers,

semble tout à fait d'actualité dans le contexte politique actuel...

  

 

C'est vrai. C'est étonnant, non ? Il date de 1955. On me l'a donné récemment. Il est très beau, très

actuel. Il y est déjà question des sans-papiers. C'est extraordinaire, et incroyablement moderne.

Non, c'est vrai, j'aime beaucoup ce spectacle. J'espère pouvoir le jouer plusieurs années comme ça.

Enfin, on ne sait pas ce qui nous attend, bien sûr. Inch'Allah !

 

Comment parvenez-vous aussi bien, vous qui avez été un acteur aussi célèbre, un acteur de

cinéma, à vous effacer à ce point derrière les textes ?

 

C'est notre rôle de comédien de nous oublier complètement et d'être une autre personne ou de nous

effacer derrière une poésie, de faire le plus dépouillé possible, le plus simple possible. Il ne faut pas

se mettre en avant au détriment du texte. C'est une grave erreur. Mais c'est une erreur fréquente. Il

faudrait le rappeler à beaucoup d'acteurs. Mais c'est une chance que ça marche, ce spectacle. Il

aurait facilement pu être très barbant, vous savez.

C'est notre métier de rentrer dans la peau d'un personnage parce qu'on est des acteurs. Si un acteur

joue son propre personnage ce n'est plus un acteur. Il faut être clair. Un acteur, c'est une page

blanche sur laquelle on met des couleurs. Si on veut être acteur, il faut être une feuille blanche.

Beaucoup d'acteur n'ont pas compris ça.

Quand on dit des poèmes, il faut se donner à la poésie. Il y a de la magie. On redécouvre les mots.

On joue avec les mots. Quand on dit « Océan Pacifique », comme ça, c'est beau, non ? Pacifique...

On ne se rend pas compte du sens des mots. Il faut le retrouver et alors c'est très beau.

 

Allez-vous faire u DVD de votre spectacle ?

 

Un DVD non, mais un CD audio oui. On va l'enregistrer. C'est certain. On attend un peu parce que

le spectacle s'améliore avec le temps. Là il commence d'être bien rôdé. Encore deux semaines et ce

sera un bon spectacle. Il faudra revenir... (

Sourire.

) Mais on ne se presse pas de le faire parce que

dans six mois ce sera encore mieux. C'est sûr. On joue depuis deux semaines. On répète toutes les

après-midis. On progresse en ce moment. Grâce à vous.

 

 

Vous n'avez plus de projets de cinéma ?

 

 

Si, je vais faire un film l'année prochaine avec Michael Haneke. Parce que c'est un metteur en scène

que j'aime bien. Mais je n'en ferai pas d'autres. J'étais très content le 6 octobre dernier, d'être invité à

l'Institut Louis Lumière à Lyon. C'était pour ressortir mon film, un film que j'ai réalisé il y a

longtemps,

Une journée bien remplie.

Cela m'a fait vraiment plaisir. Ce film n'a pas eu un grand

succès. Alors c'est émouvant. C'est un peu, toutes proportions gardées, comme si on a un enfant

handicapé. On est plus sensible. J'étais très touché. Mais je dois dire que j'ai moins aimé le cinéma

que le théâtre. J'ai eu de la chance. J'ai parfois tourné avec de grands metteurs en scène que

j'admirais. J'ai participé à de bons films que je suis très content d'avoir faits. Mais c'est quand même

très ennuyeux à faire, le cinéma. Attendre une journée pour sortir d'une voiture, traverser un couloir

ou claquer une porte, c'est long. Il faut beaucoup attendre. Je n'ai jamais aimé ça. Le théâtre, oui. Il

y a un contact vivant avec le public. On ne s'ennuie pas. Alors c'est vrai, au cinéma on gagne plus

d'argent. Mais le théâtre, c'est ça le coeur du métier d'acteur.

Franchement je préfère la vie au cinéma. C'est si beau. Si on aime la vie on ne va pas au cinéma.

Non ? Vous ne croyez pas ? Bon, oui, on peut peut-être faire les deux... Vous avez peut-être raison...

 

Vous avez bien connu personnellement les trois poètes libertaires de votre spectacle ?

 

Pas Desnos. Mais j'ai eu l'occasion de rencontrer Prévert et Vian, oui. J'ai joué dans

Les Liaisons

dangereuses

avec Vian et Gérard Philipe. Je connaissais Gérard avec qui j'avais travaillé au TNP, et

je les ai présentés l'un à l'autre. C'est très étrange. Ils étaient nés tous les deux en 1920. Ils sont

morts tous les deux en 1959 de manière prématurée. J'ai donc connu Vian mais très peu. Je

connaissais aussi un peu Prévert. Un jour nous étions à la terrasse d'un café. Une dame s'approche

avec un carnet et un stylo. Elle demande à Prévert un autographe en disant qu'elle aime beaucoup

ses films. Elle l'avait pris pour Jacques Tati ! Alors Prévert lui répond gentiment qu'il n'est pas

Jacques Tati. La dame s'éloigne, l'air pas très convaincu. Et puis un ami de Jacques Prévert arrive et

lui lance : « Bonjour Jacques ! » La dame l'entend et revient à la charge : « Vous voyez bien que

j'avais raison. Vous êtes bien Jacques Tati ! »

 

2010.

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