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3 mai 2011 2 03 /05 /mai /2011 00:44

 

Claude Lévi-Strauss "L’Autre Face de la lune" et "L’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne" Seuil "La librairie du XXe siècle", respectivement 190 p., 17,50 euros et 152 p., 14,50 euros.

L’Autre Face de la lune et l’Anthropologie face aux problèmes du monde moderne sont deux livres composés de textes inédits de l’anthropologue Claude Lévi-Strauss. Ces textes courts, qui ont en commun de parler du Japon et ont été écrits entre 1979 et 2001, n’ont rien d’incontournable : on ne découvre rien qui révolutionne ou même développe la pensée de Lévi-Strauss, mais on y trouve quelques intuitions sur la culture japonaise, séduisantes et même saisissantes pour un lecteur français, même si on se dit qu’elles ont peut-être laissé les Japonais un peu songeurs.

Estampe. Comment parler d’une autre culture ? «Pour qui n’y est pas né, n’y a pas grandi, n’y a pas été éduqué et instruit, un résidu où se trouve l’essence la plus intime de la culture restera toujours inaccessible», dit Lévi-Strauss. Drôle de remarque de la part de l’inventeur de l’anthropologie structurale, d’autant plus qu’il a une relation très particulière avec le Japon. Sa première émotion esthétique, nous apprend-il, il l’a éprouvée à cinq ans, face à une estampe d’Hiroshige offerte par son père. A partir de là, «toute mon enfance et une partie de mon adolescence se déroulèrent autant, sinon plus, au Japon qu’en France, par le cœur et la pensée».

Dans les deux livres, il est beaucoup question d’art. L’auteur relève l’originalité absolue de la poterie Jômon : une «composition souvent asymétrique, des formes exubérantes font penser à un "art nouveau" surgi il y a 5 000 ou 6 000 ans et, par d’autres aspects, à l’abstraction lyrique ou à l’action painting de certains artistes contemporains». Il s’arrête aussi sur le caractère singulier de l’artisanat et voit, dans sa volonté de traiter avec le même soin l’endroit et l’envers, le visible et le non-visible, la raison du succès de la «petite électronique» japonaise, produisant des «objets d’une facture aussi achevée […] qui continuent d’être aussi séduisants pour le toucher et le regard» que les tsuba et netsuke d’autrefois.

Il rapproche la calligraphie japonaise des tags du métro parisien et identifie une sorte de gémellité entre la France et le Japon, deux nations qui ont en commun un fonds de mythes, légendes et productions littéraires, comme le montrent les ressemblances entre le Genji monogatari (XIe siècle) et l’œuvre de Rousseau : une «intrigue lente, toute en nuance, où évoluent des personnages dont les mobiles profonds nous échappent».

Quant au goût japonais pour les matières brutes, dans la poterie rakû par exemple, ce qu’on a appelé l’«art de l’imparfait», il affirme que, au début du XXe siècle, la découverte française «des arts sauvages et primitifs ne se fût peut-être pas produite si les amateurs et artistes français n’avaient déjà appris du Japon le goût pour les matières laissées à l’état brut, les textures rugueuses, les formes irrégulières et asymétriques».

Lors de ses cinq séjours au Japon, entre 1977 et 1988, Lévi-Strauss a visité villages et petits ports. Décrivant les maisons japonaises «traditionnelles», il remarque que la télévision qui y est allumée «du lever du jour au coucher, même si personne ne regarde, est bien pour persuader que ces "images du monde flottant" d’un nouveau style tiennent la place qui fut autrefois au Japon celle de l’Ukiyo-e». C’est aussi dans ces villages qu’il rencontre «une humanité encore disponible, où chaque individu, quels que soient son rang et sa condition, se perçoit lui-même comme un centre de dignité, de sens et d’initiative». La raison de cette disposition ? Alors que «la philosophie occidentale du sujet est centrifuge : tout part de lui. La façon dont la pensée japonaise conçoit le sujet est plutôt centripète». Une orientation qu’il retrouve dans la façon de manier scie, rabot et outils en général : contrairement à ce qu’on voit en Europe, l’artisan japonais «tire l’outil vers soi au lieu de le pousser en avant. Se situer à l’arrivée et non au départ d’une action exercée sur la matière révèle la même tendance profonde à se définir par l’extérieur».

Catastrophe. Ce que Lévi-Strauss écrivait sur le Japon il y a vingt ans, on ne peut s’empêcher de le lire à la lumière de Fukushima et d’y chercher des signes annonciateurs de la catastrophe. Le plus ironique, peut-être, c’est de lire : «Entre la fidélité au passé et les transformations induites par la science et les techniques, seul peut-être le Japon a su jusqu’à présent trouver un équilibre […]. Puisse celui-ci maintenir longtemps ce précieux équilibre entre traditions du passé et innovations du présent, pas seulement pour son bien propre, car l’humanité entière y trouve un exemple à méditer.»

2011.

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