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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 03:29

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Julian Bell dans les années 1930

 

 

 

Extrait d'un ouvrage de Christian Soleil à paraître en 2012 : "Le neveu de Virginia Woolf - Entretiens avec Julian Bell"

 

Les fées qui se penchent dès sa naissance sur le berceau du poète anglais Julian Bell sont lourdes, très lourdes à porter. Humaines, trop humaines. Il faut être un garçon solide pour ne pas se laisser écraser par elles. Sa mère, Vanessa Bell, est un des peintres les plus réputés de d’Angleterre en ce début d’année 1908. Elle appartient à l’avant-garde. Membre du groupe de Bloomsbury, elle partage sa vie avec Duncan Grant, un jeune peintre homosexuel, et avec l’ami de celui-ci, David Garnett. Le père de Julian, Clive Bell, riche héritier d’une famille prospère, passe le plus clair de son temps à Paris. Critique d’art célèbre, il est l’auteur d’ouvrages de référence sur les figures marquantes de la culture parisienne et théoriques sur l’histoire de l’art, influencé par les écrits philosophiques de G.E. Moore,  fréquente assidûment Picasso et les cercles artistiques de la capitale française.

La tante de Julian, sœur de Vanessa Bell, est Virginia Woolf. Ecrivain moderniste, dans la lignée de Marcel Proust et de James Joyce son rival, elle déconstruit le roman bourgeois du XIXe siècle et se penche avec délectation et génie sur les flux de conscience, les interstices de la vie supposée réelle, pour produire des romans bouleversants qu'elle publie avec son mari Léonard dans sa maison d'édition de la Hogarth Press. Mais dépressive, convaincue qu'elle devient folle, elle se suicidera en se noyant dans l'Ouse, à deux pas de sa maison fétiche de Monk's House, un jour funeste de mars 1941.

Julian passe son enfance à Charleston Farmhouse, dans le Sussex, avec Vanessa Bell, Duncan Grant, David Garnett, son frère cadet Quentin – qui deviendra peintre et écrivain – et sa demi-sœur Angelica – reconnue par Clive Bell mais fille de Duncan Grant. Il fait ses études à Leighton Park puis à King's College, Cambridge. Il y devient membre de la société secrète des Cambridge Apostles. Plusieurs des Cinq de Cambridge, qui trahiront leur pays au profit de l'URSS communiste, étaient ses amis. Le plus célèbre d'entre eux, Anthony Blunt, directeur du Courtauld Institute et conservateur des collections royales, fut entre outre son amant.

La relation de Julian avec sa mère est très forte. Trop forte ? Vanessa est une femme élégante et belle qui a tiré un trait très jeune sur sa sexualité puisqu'elle a fait le choix de vivre dans un compagnonnage chaste avec Duncan Grant. Julian est l'aîné de ses fils. Elle est à la fois sa passion et sa confidente. Il ne lui cache rien de sa vie la plus intime. Comme tous les fils dominés par une mère possessive, il passe son temps à partir et à revenir, tentant sans le savoir de prendre sa liberté mais restant attaché par quelques fils secrets à celle dont il demeurera le plus grand amour.

En 1935, il part pour la Chine. Il y enseigne l'anglais à l'université de Wuhan. Il n'en revient que pour s'engager, en 1937, dans la guerre civile espagnole contre Franco. Persuadé par sa famille et l'entourage du groupe de Bloomsbury – essentiellement pacifiste – de ne pas devenir soldat, il trouve une solution de compromis et rejoint les rangs des Républicains comme ambulancier. Il trouvera la mort à 29 ans dans la bataille de Brunete.

Avec sa disparition, les Cinq de Cambridge furent renforcés dans leur conviction de combattre le fascisme. Le communisme apparaît comme une forme de libéralisme à ces intellectuels issus de meilleures familles de l'Angleterre du début du siècle. Elle marque aussi très profondément l'ensemble du groupe de Bloomsbury et transparaît de façon explicite ou allusive dans les recueils de souvenirs et les œuvres romanesques publiés par les auteurs de ce cénacle.

Ma rencontre avec Julian Bell date de 1937. Le poète venait de rentrer de Chine, où il avait entretenu une relation amoureuse avec une jeune femme épouse du doyen de l'université de Wuhan qui l'accueillait. Mais Julian n'était pas un homme du passé. Tout entier tourné vers son projet de s'engager dans la guerre d'Espagne, il était au contraire tendu vers l'avenir immédiat. Convaincu aussi, m'a-t-il semblé, qu'il n'avait plus beaucoup de temps à vivre. Son engagement tenait du suicide. Officiellement pour raisons politiques. Probablement pour des motifs plus personnels, la politique n'étant ici qu'un prétexte. En cela, Julian était le frère de Rupert Brooke ou de mon ami Klaus Mann.

J'arrivais d'Europe continentale, envoyé justement par Klaus Mann, lui-même très impliqué, comme journaliste, dans la cause des Républicains d'Espagne. J'avais proposé le principe de ces entretiens à Julian qui les avait acceptés avec un certain enthousiasme. Avant de partir, il voulait laisser des traces de son passage sur terre. Une habitude familiale, pourrait-on dire. Il venait d'organiser ses essais et ses lettres pour laisser le soin à sa mère et à sa famille de les publier pendant son absence. La proximité de la mort lui donnait une sensualité très forte.

Quand il me reçut dans la maison de Gordon Square où habitait sa mère, avec vue sur le parc, il était vêtu d'un pantalon de toile sombre et d'une chemise blanche ouverte sur sa poitrine large. Grand, fort, le sourire généreux, le visage radieux qui semblait à peine sorti de l'adolescence, le regard clair des idéalistes et des poètes, il faisait à l'évidence partie de ceux qui préfèrent les idées à la vie et se situent – se situaient ? – dans le courant d'une vaste utopie internationaliste plutôt que dans la recherche d'un destin individuel étriqué. Pour sûr, Julian Bell serait un mort flamboyant.

Il m'offrit un gin et répondit à mes premières questions dans un salon décoré dans le style des Omega Workshops qu'avaient dirigés sa mère et Duncan Grant – les rideaux, les couvertures des sièges, la cheminée étaient parcourus de motifs géométriques imparfaits et de figures mythiques aux couleurs chaudes et douces.

Au bout d'un moment et de quelques gins, il me proposa d'aller déambuler dans Gordon Square. Je le suivis armé d'un crayon et de mon carnet de notes. La plupart des maisons voisines étaient occupées par des membres ou des amis du groupe de Bloomsbury. C'était une petite communauté d'intellectuels qui vivaient les uns auprès des autres, comme des enfants solidaires dans un monde d'adultes hostiles. Un soleil frileux régnait ce jour-là sur Londres. Les grands arbres du square filtraient sa lumière et dessinaient sur la chemise de Julian des rayures de forçat. Le jeune homme s'amusait de la course folle des écureuils. Il éclatait de rire avec une fraîcheur rare.

Plus tard, nous sommes revenus dans la maison. C'était l'heure du thé. Nous avons poursuivi notre conversation. Le soir s'est penché doucement sur Londres. C'était l'heure tranquille. Julian me regardait en souriant. Il semblait heureux que je participe à construire son image finale, heureux de pouvoir en quelque sorte choisir non seulement les derniers moments de sa vie, mais construire la petite statue discrète qui serait la sienne au milieu des monstres de notoriété dont il partageait la vie. Heureux aussi que ce soit moi, ce jour-là. Il me proposa très simplement, quand l'heure se fit tardive, de dîner avec lui et de rester à dormir ici plutôt que de rentrer dans mon hôtel de Bayswater. C'était le style de Bloomsbury. Il y avait chez lui cette urgence à vivre l'instant présent, cette soif de presser jusqu'à la dernière goutte le citron de l'existence. J'acceptai avec la même simplicité qu'il avait mise dans sa proposition...

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