Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 04:04

Le réalisateur transgressif de L'Empire des sens, Furyo ou Tabou s'est éteint à l'âge de 80 ans.

Il me remonte ce soir des images des années 1980 et 1990. Des images de David Bowie dans Furyo, d’une blondeur suspecte, le visage anguleux, la démarche souple au cœur d’un camp japonais pendant le Seconde Guerre mondiale. Des images du visage si tendre et si indifférent de Ryūhei Matsuda, magnifique androgyne qui fait son entrée dans une milice de samouraïs Shinsen Gumi. Cette arrivée suscite un tel engouement chez les autres hommes qu'elle donne lieu à des crimes, des suspicions et des meurtres. Si ce film bénéficiait d'une image et d'une distribution digne d'un grand film romantique, sa musique intrigante et entêtante, ainsi que la pâleur incroyable de l'acteur principal, triste et inquiétant, font de Tabou (Gohatto) un vrai film policier, une quête imaginaire qui plonge le spectateur dans un univers peu connu : le tabou de l'homosexualité.

C'était le grand représentant de la nouvelle vague du cinéma japonais des années 1960. Et il n'avait pas attendu de réaliser L'Empire des sens, en 1976, pour faire scandale.

Nagisa Oshima, né à Kyoto en 1932, orphelin de père à 6 ans, grandit entre sa mère et sa sœur. Ses études le mènent d'abord vers le droit et la politique, bientôt vers le cinéma: entre 1954 et 1959, cinq ans d'assistanat auprès de Masaki Kobayashi et Hideo Oba. Il écrit des scénarios et des critiques. En 1959, la Shochiku, une des majors japonaises, lui permet de réaliser ses premiers films. Mais elle se débarrasse de lui dès l'année suivante, lorsqu'il réalise Nuit et brouillard sur le Japon.

Sous ce titre, hommage à Alain Resnais, le réalisateur de 28 ans traite un sujet politique d'actualité: le renouvellement du traité de sécurité entre Américains et Japonais. Signé dix ans plus tôt, en 1950, celui-ci donne alors lieu à de violentes manifestations. Le film, qui met en scène les échecs et les déchirements de la génération d'après-guerre, apparaît comme un brûlot politique aux yeux de la compagnie, qui le retire de l'affiche quatre jours après sa sortie. Il révèle aussi la somptuosité formelle du cinéaste et sa vision nihiliste: un manque de foi dans la possibilité de changer le monde en s'engageant politiquement.

Oshima se tourne alors vers la production indépendante et va inaugurer ces thèmes sombres de sexe et de crime qui lui vaudront une réputation sulfureuse. Ainsi, en 1965 Les Plaisirs de la chair. En 1971, il signe La Cérémonie, qui parcourt l'histoire d'une famille à travers les traditions et les rites - mariage, funérailles… Mais sa compagnie de production va vers la faillite. C'est le producteur français Anatole Dauman qui lui permettra de tourner L'Empire des sens. Le film lui vaut une célébrité internationale. Inspiré par un fait divers, il dépeint les relations érotiques d'une geisha et de son patron, jusqu'au dénouement criminel. Avec pour la première fois dans un film non classé X un acte sexuel non simulé.

«Contre le système»

Par la suite, Oshima continuera de choisir des sujets où la transgression des tabous est une constante, mais sa filmographie sera maigre: L'Empire de la passion (1978), complément à L'Empire des sens. Furyo (1983), avec David Bowie en prisonnier de guerre anglais: homosexualité et cannibalisme dans un camp japonais, en 1942. Puis ce sera Max mon amour (1986), sur un sujet de Jean-Claude Carrière: un diplomate apprend par un détective privé que sa femme (Charlotte Rampling) le trompe… avec un chimpanzé. «Une fable pour la fin de ce siècle», a-t-il dit.

Esthète raffiné et intellectuel tenté par les idéaux révolutionnaires, Nagisa Oshima a évolué vers ce désenchantement et ce sentiment de l'absurde, où la politique finit par se fondre avec les pulsions individuelles. Il reste une figure caractéristique des avant-gardes des années 1960-1970: «Quand j'étais jeune, j'étais en colère contre le cinéma japonais, contre le système.» Il faisait alors des films révolutionnaires et fauchés. Puis il est passé à la dimension luxueuse d'un grand briseur de tabous: «Je crois toujours à la puissance critique de la transgression, à son potentiel libérateur», disait-il, avant le tournage de son dernier film, Tabou (1999), sur des samouraïs homosexuels.

15 janvier 2013.

Partager cet article

Repost 0

commentaires