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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 01:58

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Montherlant est parti rejoindre ses grandes ombres protectrices, celles-là même qu’évoque son Malatesta lorsqu’il meurt assassiné par les siens. C’était un 21 septembre : ce jour-là, le soleil entre dans le signe de la Balance. Le jour est égal à la nuit mais déjà la nuit gagne sur le jour, nuit de repos pour une si lourde vie, la nuit où l’on prend congé. « En fait, quelle que soit l’époque, la Balance gouverne toujours le suicide. La vie est une continuelle pesée de nos biens et de nos maux. Quand les maux l’emportent, adieu » : Montherlant écrit cela en 1970, dans Le Treizième César, ouvrage qui, avec Le Chaos et la Nuit (1963), constitue la part forte de l’œuvre de l’avant-mort, qui s’achèvera avec le seul roman qu’il ait écrit à la première personne, et qui sera posthume : Mais aimons-nous ceux que nous aimons ? (1973).

 

« Dans dix ans, personne ne me lira plus, sauf quelques universitaires » pronostiquait Montherlant en juillet 1972, deux mois avant sa mort. Il ne doutait pas de son œuvre, mais il en avait l’angoisse parce qu’il doutait de son temps. C’est ce que révèle le songe qu’il rapporte avoir fait dans la nuit du 12 décembre 1971, songe qui le persuade que « l’incommunicabilité d’être à être a existé et a été dénoncée de tout temps. Mais pas au point où elle existe aujourd’hui. Ce rêve clôt un monde fini. » Il ajoute : « Dans la société nouvelle, qui pourra comprendre une certaine sensibilité, dont toute mon œuvre, depuis mon premier livre, est imprégnée et comme poreuse ? Le monde de demain n’[en]aura pas la moindre notion. » Nous savons bien que le malentendu est le sort des pensées puissantes et des vies intérieures intenses, mais vulnérables. La gloire de Montherlant – et Montherlant fut un « glorieux » – a été sans nul doute, comme il en convenait ou s’en flattait lui-même, un malentendu, comme l’est l’apparent oubli qu’il avait vu venir. Il avait la grâce de cette « réflexion double » célébrée par Victor Hugo à propos de Shakespeare, qui « élève à la plus haute puissance, chez les génies, ce que les rhétoriques appellent l’anti-thèse, c’est-à-dire la faculté souveraine de voir les deux côtés des choses. »

 

Le génie singulier de Montherlant est dans cette anti-thèse, qu’il ne traita pas en philosophe mais qu’il transposa inlassablement en fictions, avec la capacité, notamment dans son théâtre, de se mettre dans tous ses personnages avec une rare puissance et subtilité protéenne, pour en tirer de l’humain, c’est-à-dire ce que ces personnages ont tout à la fois de commun et d’unique. Il faut bien comprendre qu’il n’y a ni lâches ni héros dans l’œuvre de Montherlant, mais des hommes réduits à ce qu’ils sont et dont sourd la part de grandeur cachée qui ne le cède en rien aux noirceurs des pulsions ou des peurs. Montherlant tire l’universel du particulier, avec un don royal d’écriture qui en effet magnifie, non pas la faiblesse de l’être humain, mais l’être humain jusque dans sa faiblesse, lui rendant toujours une part de grandeur qui étonne – ou qui gêne.

 

Des adversaires littéraires ont accusé Montherlant d’avoir menti toute sa vie, notamment sur sa guerre. Or, dans Mors et Vita (1924), Montherlant écrit exactement ceci : « Avec la seule excuse d’y être allé en volontaire, et dans un temps où il n’est plus question d’enthousiasme, j’ai fait la guerre moins que beaucoup d’autres. Précisément jamais à Verdun. » Montherlant, publié « professeur d’énergie » par des admirateurs qui l’avaient mal lu, n’a jamais aimé la guerre et n’en a jamais fait l’apologie. Dans le Chant funèbre pour les morts de Verdun (1925), la seule question qu’il pose est : comment mettre demain les vertus de la guerre au service de la paix ? Elle est demeurée sans réponse. Ces vertus résidaient moins, à ses yeux, dans le courage guerrier que dans la fraternité humaine, qui fut pour lui – comme plus tard pour Malraux – la grande révélation de la guerre. Montherlant a découvert la fraternité dans la guerre comme l’amitié au collège. Ce furent les deux grands moments de sa vie, dont le souvenir le soutint à travers toutes les désolations de son temps et lui permit d’assumer ses refus.

 

Le patriotisme fut la religion de sa génération : celle née de la défaite de 1870, puis celle passée au feu de la Grande Guerre. On se souviendra, de Service inutile à La Rose de sable, de ses prises de position, peu communes à l’époque, contre les dérives du colonialisme. Seul écrivain, avec Bernanos, à avoir pris position, en 1938, contre les Accords de Munich, la défaite le fit sombrer en 1940 dans l’amertume de ceux qui n’ont pas été entendus, et il tenta de prendre congé : « Que le public se souvienne qu’un grand écrivain sert sa patrie par son œuvre, plus et bien plus que par l’action à laquelle il peut se mêler. » Montherlant se mettra au théâtre – de tous les « services inutiles, celui où l’écrivain, par bonheur, servira le mieux sa patrie. » C’est le signe que nous laisse celui qui a conclu sa vie et son œuvre en écrivant : « Je pardonne à ma destinée ». Une destinée dans la lignée des grands solitaires.

 

Philippe de Saint Robert
écrivain

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Philippe de Saint Robert - dans ETUDES ET ARTICLES
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