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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 04:26
Christian Soleil par Olivier Radix
Christian Soleil par Olivier Radix
Mercredi 8 août 2001. Tottenham Hale, Cheshunt, Broxbourne, Harlow Town, Bishops Stortford, Stansted Mountfitchet, Eisenham, Newport, Audley End, Great Chesterford, Whittelsford, Shellford, Cambridge. Le ciel bleu est parcouru de nuages blancs et le train fend l’air frais du matin. J’ai terminé avant de partir, plus tôt que prévu, la relecture et les corrections du livre sur Hervé Guibert. Je souhaite juste reprendre les dernières lignes de la postface.
 
Arrivée à Cambridge. Café au buffet de la gare. Nous remontons Hills Road et Regent Street jusqu’au centre ville. A l’office du tourisme, une jeune fille nous réserve une double bedroom dans une guesthouse de Warkworth Terrace : Warkworth House. Pour s’y rendre, on s’éloigne à peine du centre, on traverse une immense pelouse baptisée Parker’s Piece. Notre hôtesse est une anglaise entre deux âges, tonique, chaleureuse, efficace.
 
Grantchester est un petit village situé à deux miles à peine de Cambridge. Pour s’y rendre, il suffit de longer la rivière Cam vers le sud. On peut aussi s’y rendre par la route, ou encore, c’est plus pittoresque, louer une de ces barques que l’on mène ensuite à la rame ou en poussant sur le lit de la rivière avec un de ces grands bâtons qu’on voit aux gondoles vénitiennes. Un sentier serpente à travers les prairies, les bocages et l’ombre des vergers, tantôt étroit, tantôt s’élargissant, tantôt sinueux, tantôt tranchant à travers les herbes. Le vent y souffle souvent fort mais une haie généreuse protège le promeneur des tempêtes de l’été anglais. Vous y croisez des gens qui vous saluent avec un sourire. Des odeurs d’herbes, de fleurs, de terre, quelquefois de pluie montent du sol. L’été on cueille des mûres, des groseilles et des baies. Des canetons voguent sur la surface tranquille de la rivière Cam, sortent parfois de l’eau en colonie, s’ébrouent, passent leur chemin non sans une certaine arrogance, sauf les plus petits qui paniquent et pressent le pas à l’approche de toute silhouette humaine ou animale.
 
A l’entrée dans Grantchester, le sentier se faufile entre une bâtisse rurale du XIXe siècle et une auberge appelée The Green Man, qui déploie sa terrasse de tables en bois à l’ombre de ses pommiers et de ses noyers centenaires. La première image que donne Grantchester est celle d’un lieu qui n’aurait jamais changé, qui resterait aujourd’hui tel que Rupert Brooke le connut, l’habita et le chanta dans ses poèmes nostalgiques et un brin chauvins...
 
«I only know that you may lie
Day long and watch the Cambridge sky,
And, flower-lulled in sleepy grass,
Hear the cool lapse of hours pass,
Until the centuries blend and blur
In Grantchester, in Grantchester...»
 
Le sentier vient mourir sur Mill Way, une route sinueuse qui se faufile entre les cottages, les fermes réhabilitées en résidences secondaires par des londoniens (forcément) aisés, les maisons à toits de chaume, les pubs et les auberges aux noms pittoresques : Blue Bell, The Green Man, The Red Lion, The Rupert Brooke. Car la postérité du poète a aussi, depuis 1970, insvesti une auberge -- l’ancienne The Rose and Crown --, une bâtisse vieille de trois siècles, à la façade couvert de fleurs et dont les salles intérieures, à la décoration lambrissée, très traditionnelle, regorgent de photos encadrées du jeune poète mort à la guerre de 1914-1918, avec ses amis du Grantchester Group, dont la plupart des membres allaient quelques mois plus tard intégrer le mouvement des Fabiens, et pour certains d’entre eux faire partie du groupe Bloomsbury autour de Virginia Woolf.
 
Au centre du village, l’église médiévale dresse sa silhouette trapue au-dessus du grand virage de Mill Way. Elle domine une grande pelouse ceinte par un mur de deux mètres de haut et plantée de tombes éparses, la plupart très anciennes. L’entrée de l’enceinte est marquée par un élégant monument à la gloire des morts de la première guerre mondiale recensés à Grantchester. Rupert Brooke y figure en bonne place, avec quinze de ses camarades moins renommés.
 
L’église ne date pas d’une seule période. Comme la plupart des églises anglaises, elle a subi de nombreuses modifications au cours des siècles, et l’essentiel de son histoire apparaît dans ses structures mêmes. De l’époque normande au XIXe siècle, ce sont à peu près tous les styles qui sont représentés, donnant au visiteur le sentiment ambigu que certes le temps passe, mais que rien ne disparaît vraiment puisqu’il en reste la trace. Les aiguilles de l’horloge repassent chaque jour sur trois heures moins le quart en souvenir de Brooke :
 
«... Oh ! yet
Stands the Church clock at te to three ?
Ans is there honey still for tea ?
 
Quelques mètres plus bas, sur la gauche, immédiatement après un nouveau virage, on passe une barrière métallique et on se retrouve dans un vaste verger célèbre dans le monde entier : The Orchard. Pour le promeneur qui arrive à Grantchester, prendre le thé à The Orchard fait partie des traditions établies. Tout a commencé en fait par un beau jour de 1898. Mrs. Stevenson, la propriétaire des lieux, logeait dans sa maison quelques étudiants de King’s College et d’autres écoles prestigieuses de Cambridge. Ces jeunes gens lui demandèrent si elle pouvait leur servir le thé à l’ombre des noyers de son jardin. C’est ainsi que fut lancé le Tea Garden. L’entreprise connut un succès croissant. Très vite, Mrs. Stevenson et ses assistants, qu’elle rémunérait à l’époque 25 pence par semaine, furent occupés à servir les clients de l’aube jusqu’au soir. Le miel pour le thé était fourni par des ruches voisines. Mais il n’y avait bien sûr pas que le thé. Après les fameux May Balls, ou bals de mai, qui marquaient la fin de la période universitaire d’été, les jeunes gens venaient en barque depuis Cambridge pour prendre leur petit-déjeuner à The Orchard.
 
Les repas y sont actuellement toujours servis d’une manière très proche de ce qu’elle pouvait être. La tradition s’est maintenue dans toute son authenticité. Les rejetons des meilleures familles britanniques hésitent toujours entre miel et confiture, et des couples chavirés, aux pieds endoloris, débarquent encore dans des tenues élégantes mais froissées pour les May Ball Breakfasts, qui restent un must local.
 
Mrs. Stevenson a été la première logeuse de Rupert Brooke quand il est arrivé à Cambridge après avoir quitté son Rugby natal. Le jeune étudiant de King’s College allait bientôt rayonner sur la ville dans les domaines de la poésie, du journalisme et de la politique. Toutes ses obligations lui menaient la vie dure, et Grantchester symbolisait face à ses engagements toujours plus nombreux et souvent presque boulimiques un havre de paix et de sérénité. Il logeait dans la chambre la plus proche de la route, et il tomba tout de suite amoureux du village : «Je suis dans une petite maison, écrit-il, une sorte de cottage, dirigée par une adorable vieille dame rondelette et marquée par le temps. Pour la tranquillité des lieux cependant, cela ne devait guère durer. Les amis de Rupert Brooke venaient de plus en plus fréquemment le rejoindre pour dîner et partager des conversations grandiloquentes et intellectuelles. Les clichés de l’époque aux contours quelque peu brunis montrent les silhouettes des Cornfords, Darwins, Oliviers, Raverats et Ka Cox, mais aussi Virginia Woolf, Lytton Strachey, E.M. Forster et Edward Thomas, sans oublier les frères Keynes, Geoffrey et John Maynard. Au bout de deux ans des «gens horribles» s’installèrent. Rupert Brooke investit alors The Old Vicarage, la maison d’à côté. Il continua d’y mener une vie idyllique : «Je me baigne tous les matins et quelquefois au clair de lune, je me fais amener mes repas (principalement des fruits) dehors, et je me réjouis de la longueur des jours.»
 
Dans la maison d’à côté, un jeune garçon demanda à son père pourquoi le jeune monsieur portait des cheveux longs : «Parce que c’est un poète.»
 
Rupetr Brooke ne devait jamais oublier The Orchard, ni le passage, quelques mètres plus bas, de la rivière :
 
«... The chestnuts shade, in reverend dream,
The yet unacademic stream...»
 
Au milieu du verger, le pavillon de bois où Rupert Brooke se réfugiait avec ses amis pour échapper aux terribles et interminables averses de l’été anglais se dresse toujours et conserve la même destination pour les clients de The Orchard. Nous prenons un thé dans cette construction de bois qui a l’air plus fragile qu’elle ne doit l’être en réalité. Puis nous sortons du verger par la barrière du fond, qui donne sur Mill Way, et poursuivons notre chemin jusqu’à la demeure qui jouxte immédiatement l’ancienne propriété de Mrs. Stevenson : The Old Vicarage. Cette maison fut la demeure «officielle» du vicaire du village jusqu’au milieu du XIXe siècle, où un le nouveau représentant de l’Eglise allait la trouver «trop petite et dans un très mauvais état.» Vendue alors à Samuel Page Widnall, elle vit son jardin aménagé de la manière qui devait tant enchanter Rupert Brooke. Widnall y donna des conférences sur l’histoire naturelle et les antiquités, il y prit ses premières photographies dès 1854, il y fabriqua une sorte de téléphone primitif et y bâtit même des productions théâtrales, et il écrivit sa fameuse Histoire de Grantchester, illustrée de ses propres photos et gravures et imprimée en 1875 entièrement par ses propres soins pour récolter des fonds destinés à la rénovation de l’église. En outre, ses maquettes du moulin et de l’église de Grantchester nous permettent aujourd’hui de retrouver l’état d’alors de constructions disparue ou modifiée.
 
Rupert Brooke s’installa à The Old Vicarage des années après la mort de Widnall. Son séjour y fut de courte durée puisqu’il resta moins d’un an, mais le charme du jardin romantique devait faire son oeuvre. Les noyers, la proximité de la rivière, le soleil d’été filtrant à travers les feuillages... des images qu’il n’oubliera jamais :
 
«... there the chestnuts, summer through,
Beside the river make for you
A tunnel of green gloom and sleep
Deeply above ; and green and deep
The stream mysterious glides beneath,
Green as a dream and deep as death.»
 
Rupert y étudie, il se baigne -- souvent nu et parfois avec Virgina Woolf dans la rivière ou dans l’étang du moulin plus connu sous le nom de Byron’s Pond parce que Byron lui aussi fut inspiré par Grantchester, il pédale quelquefois jusqu’aux villages voisins avec des pamphlets politiques pour Béatrice et Sydney Webb, et bien sûr il se réunit avec ses amis.
 
Les voyages à l’étranger et bientôt la guerre devaient l’en arracher, mais même à distance il continuait d’être préoccupé par l’avenir de The Old Vicarage. Il envisageait de racheter la demeure à son propriétaire après la guerre. Au bout du compte ce fut sa mère qui, ayant perdu ses trois fils, acquit la maison et l’offrit au proche ami de Rupert, Dudley Ward. La famille Ward y demeura jusqu’en 1979.
 
Je fais quelques photos de la maison, puis nous descendons vers l’étang du moulin, The Mill Pond ou Byron’s Pond, avant de rentrer par le sentier qui longe la rivière, accompagnés d’un beau soleil qui rend perceptibles les nuances de vert des peupliers, des platanes, des noyers, des prairies.

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