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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 03:30

Christian Soleil publie un nouveau roman, « Le Fantôme de Las Ventas », hommage fantastique à Luis Miguel Dominguin. L’auteur, qui a publié plusieurs ouvrages sur la tauromachie et des essais biographiques sur les matadors français Andy Younès et Tibo Garcia comme sur le novillero Carlos Olsina, signe cette fois une fiction évocatrice de l’univers madrikène des corridas, bien qu’il ne s’y limite pas.

Quand il débarque à Madrid pour prendre une semaine de recul, le narrateur ne se doute pas de ce qui va lui arriver. Il prend une chambre dans une pension de famille sur le Paseo del Prado, juste en face du musée éponyme. Là, nuit après nuit, d'étranges bruits résonnent dans la chambre voisine. Il tente d'en parler à sa logeuse, dont les réponses évasives lui laissent penser qu'il s'agit d'un secret. Il ne sait pas encore comment, ni pourquoi la chambre 2 est reliée aux arènes de Las Ventas, situées pourtant à l'autre bout de la ville. Il ignore qu'elle contient une partie de l'univers, qu'elle est une mémoire vivante, et que comme toutes les mémoires, elle se vit au présent, pour l'éternité.

Christian Soleil, traducteur et auteur de nombreux ouvrages, plonge avec ce roman au cœur de la littérature fantastique. Il s'est penché tour à tour sur des ouvrages politiques, des livres de management, des contes populaires, des biographies d'artistes européens et japonais. Au cours des dernières années, il a beaucoup travaillé sur le thème de la tauromachie, qui lui a indirectement inspiré ce récit.

Christian Soleil, « Le Fantôme de Las Ventas », éditions Edilivre, 182 pages, 16 octobre 2020, 16, 50 euros.

Christian Soleil vire au fantastique avec "Le Fantôme de Las Ventas"

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3 octobre 2020 6 03 /10 /octobre /2020 19:19

Keiichiro Hirano. Les plis du temps. Il y a souvent, chez Keiichiro Hirano, au coeur du récit qu'il mène toujours avec brio, dans un style d'une maniaque exigence, des pages qui peuvent apparaître comme des parenthèses, des instants immobiles qui relient l'instant présent à des moments lointains mais si proches, comme si un fil secret les faisait communiquer à travers les plus du temps. On peut lire ses textes comme le lézard Jésus-Christ court sur l'eau sans jamais s'y enfoncer. On peut aussi s'arrêter sur l'une de ces haltes, laisser vagabonder son esprit dans cet infini : images d'un Japon omniprésent, temples dans la forêt, pénétration du mystère et du clair-obscur. L'écriture de Keiichiro Hirano est une structure qui pose des limites au monde, qui le contient, qui propose des frontières, un cadre où recoller les morceaux. Comme souvent, écrire, c'est reconstruire le père.

 

"C'est étrange, alors que le faucon et les autres oiseaux se rapprochent le soir pour chercher leur pitance, le coucou chante toujours dans le lointain. Chaque fois que j'entends son chant, il me semble comprendre pourquoi les anciens prétendaient que cet oiseau guidait les âmes dans la Montagne de la Mort." (Keiichiro Hirano, Conte de la première lune, page 64).

Keiichiro Hirano : les plis du temps

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1 octobre 2020 4 01 /10 /octobre /2020 01:07

Je n’ai bien sûr pas pu regarder le premier « débat » des présidentielles américaines jusqu’au bout. Pas plus que je n’avais pu, en 2017, malgré mon implication dans la campagne, regarder celui de la présidentielle française entre les deux tours. D’abord, il ne s’agit jamais de débats réels. J’appelle débat un échange par lequel on prend un malin plaisir à se laisser convaincre par l’autre, au moins en partie. Ce qu’on appelle débat sur les chaînes de télévision n’a rien à voir avec cela : il s’agit de caser quelques petites phrases ultra-préparées afin de « faire mouche » et de remporter un match de ping-pong, comme le décrit si bien Schopenhauer dans son fameux minuscule et grandiose ouvrage L’Art d’avoir toujours raison. Bien sûr, et là non plus, à l’ouest (surtout à l’ouest) rien de nouveau. Il s’agit d’un cirque médiatico-politique destiné à occuper les foules et à leur donner l’illusion qu’assistant à des telles joutes, elles prennent part à la vie démocratique de leur pays.

 

Ce qui est nouveau, tant aux Etats-Unis qu’en France, c’est le niveau de médiocrité des « contenus » comme on dit désormais pour parler du vide intersidéral de la pensée de certains de nos édiles comme de ceux de nos amis ricains. Il va de soi que le niveau d’un débat se cale naturellement sur celui du candidat le plus médiocre, c’est-à-dire que, pour contrer son adversaire et ne pas perdre la face, le candidat le plus lettré, rationnel, exigeant, subtil, le mieux capable d’analyse et de vision, doit répondre aux attaques de son adversaire et se sent obligé de le faire sur un mode qui n’est pas le sien et le tire inéluctablement vers le bas. La position contraire est difficile à tenir et les coups de boutoir des bœufs d’en face – fussent-ils des génisses rescapées des abattoirs – finissent toujours par avoir raison, pour la foule, des arguments structurés, logiques et nuancés.

 

La métaphore du cirque a donc ses limites. Au cirque, on peut encore voir de vrais fauves, un peu endormis certes, mais certains débatteurs peuvent l’être parfois, assez peu sauvages quand les candidats gagnent en violence gratuite pour s’adapter au ton désormais dominant des réseaux sociaux. Puisque les dompteurs vont bientôt se retrouver au chômage, on pourrait leur demander d’aller faire claquer leur fouet, au moment où il dépasse le mur du son, sous le nez des futurs occupants potentiels des palais d’ici ou des maisons immaculées de là-bas, histoire de leur redonner un peu du tonus intellectuel qui leur fait trop souvent défaut.

Débat US : Un cirque sans fauves

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24 septembre 2020 4 24 /09 /septembre /2020 03:59
Elle est morte, Juliette. L'amie lointaine n'est plus. Elle avait un âge canonique, c'est vrai. Mais elle a gardé jusqu'au bout l'esprit de la jeunesse, l'esprit de provocation, une insolence d'une fraîcheur intense, une aura de scandale.
Je venais juste de terminer, le week-end dernier, le livre que je lui consacre, "Juliette Gréco, l'amie lointaine", une sorte de biographie en filigrane à travers nos rencontres, mes interviews, quelques repas partagés, des fous rires dans sa loge. Ma première interview de la Gréco date de 1983. Je travaillais pour une radio locale et elle m'a glissé son petit chien dans les bras pour aller me chercher, dans un tiroir, un paquet de nougats. Elle m'a conseillé de ne pas me marier ("Le mariage est un puits sans fond"), elle m'a fait quelques compliments, m'a trouvé un profil d'artiste, m'a donné ses conseils de vie comme si elle savait à mon regard angélique ce qui m'attendait. J'ai suivi ses conseils. Elle avait raison.
Je l'ai retrouvée dans ses loges successives à Saint-Etienne, à Lyon, à Avignon, à Paris. Mon rapport avec elle était moins fréquent, moins intime qu'avec Barbara, mais il était direct, Elle me plaçait dans un coin de sa loge, recevait le public impatient, revenait vers moi.
Je la revois, à Saint-Etienne, il y a une trentaine d'années, lancer à un monsieur convenable qui lui trouvait un "profil coquin" : "Mais bien sûr, je suis une salope ! Demandez à mon ex, Piccoli, il vous confirmera !" Le monsieur convenable était reparti la queue basse. La Gréco m'avait servi un verre de vin, nous avions trinqué, elle a dit en riant : "Quel connard !" Elle n'aimait pas les fausses familiarités. Nous avions diné avec son mari dans une simple pizzéria. Sans chichi. Bien cool.
Des années plus tard, agacé, dans un casino où elle chantait devant des fourchettes et des couteaux, je l'avais rejointe dans sa loge. Personne d'autre n'y venait. Elle avait déjà plus de soixante-dix ans. Le public la confondait sans doute avec Mylène Farmer. J'avais sous le bras toutes les affiches du casino. Son visage était tout ridé. J'ai déplié les affiches et les ai étalées sur le sol. "A mon âge, dit-elle, je n'ai pas de problème pour me mettre à quatre pattes par terre. En revanche, pour me relever, j'aurai besoin de vous." Elle a dédicacé les affiches avec son marqueur argenté. Je l'ai prise sous les bras. Nous avons bien ri.
Quand j'étais jeune, dans la grande démocratie française du Général, elle était interdite de radio. Elle avait pourtant des "tenus républicaines" qui aurait plu à Blanquer. Elle se foutait à poils en chantant, mais portait des robes longues et noires qui affolaient quand même les garçons. Pas besoin de montrer son nombril pour "faire sexe". Elle était scandaleuse rien qu'en vous regardant, parce qu'elle était une femme libre. Elle n'a jamais cessé de l'être. Une sorte de chatte qui n'en fait qu'à sa tête, qui rencontre beaucoup de gens faux et s'émerveille des quelques rencontres vraies que son métier lui mettait parfois de côté.
Je l'ai revue à Tokyo. Pendant qu'elle chantait, un tremblement de terre a secoué la salle. Assez puissant pour précipiter tout le monde aux abris. Mais les Japonais sont des gens très polis. Pas question de quitter son siège tant que la dame en noir sur la scène ne quitte pas son micro. Et Gréco, sur scène, était en transe. Elle était incapable de sentir qu'un séisme secouait la salle. Après le récital, dans sa loge, quand elle l'a appris, elle n'en revenait pas.
La dernière fois que je l'ai vue, c'était à Paris, à l'Olympia. J'ai fait la connaissance d'Armande Altaï, une créature du XVIIIe siècle avec des petits seins compressés jusqu'à l'explosion. Atomique. Nous avons attendu deux heures sur le trottoir, Armande et moi, entourés de quelques personnes, que Gréco, fatiguée, nous ouvre la porte de sa loge.
Je sais à quel point elle savait se montrer généreuse. A quel point la souffrance de ceux qu'elle aimait ou même simplement de ceux qu'elle appréciait lui était intolérable. A quelle point elle savait être une amie si elle pensait que cela pouvait vous être utile et bénéfique. Autrement dit, si j'appréciais beaucoup son talent de chanteuse, j'aimais beaucoup la femme qu'elle était.
Si elle était jeune de nos jours, bien sûr, elle scandaliserait rien qu'en respirant. Elle aurait des "pour" ; elle aurait des "contres". Elle s'en ficherait bien. Elle ne cherchait pas à plaire, la Gréco. Elle se contentait d'être. Elle voulait qu'on l'aime pour ce qu'elle était, pas pour sa capacité de séduction. Une fois qu'elle vous avait adopté, vous aviez sa confiance. Elle savait toujours à qui elle l'accordait.
Gréco morte, ce n'est pas triste. Elle était sur terre depuis que je suis né. C'est déjà un très beau partage.
A paraître courant 2021 : "Juliette Gréco, l'amie lointaine"
L’image contient peut-être : 1 personne, sur scène, nuit et gros plan
 
 
 
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18 septembre 2020 5 18 /09 /septembre /2020 20:34

Keiichiro Hirano est un auteur qui pousse à la révolution. Les forces obscures qui dirigent le monde, si tant est que le monde ait un pilote et si tant est que le monde ait un cockpit, devraient organiser au plus tôt son assassinat, comme les forces obscures de Franco ont eu raison d’assassiner Garcia Lorca, qui eût pu enchanter le monde, comme les forces obscures ont eu raison de tuer tous les poètes qui eurent pu changer la vie, devraient rapidement organiser son exécution. Ce qu’il écrit, avec son sourire bienveillant d’adolescent savourant son succès, est en effet terrible.

 

D’abord, il fait exploser les limites des genres. Je ne parle pas des genres sexuels, encore qu’ils soient délicatement fondus dans des « dividus », des juxtapositions de personnalités successives où leur existence est détricotée. Je parle des gens littéraires. Keiichiro Hirano doit être la hantise des librairies et des bibliothécaires. Dans quel rayon ranger Compléter les blancs ou A Man ? Ces livres débutent comme des thrillers et leur structure semble épouser les codes de ce type de livre, mais l’enroulement en spirale de ses intrigues ne cessent de questionner le lecteur : est-on ici dans un conte philosophique, dans une nouvelle fantastique, dans un roman psychologique, dans un récit de mœurs ?

 

L’esprit s’agite, s’interroge, s’explose, s’éclate au point qu’il devient difficile de cerner les limites du signifié. Cela semble dire ce que cela dit, littéralement et dans tous les sens, pour presque paraphraser Rimbaud. Le lecteur est déshabillé de ses critères, de ses concepts, de ses habitudes : il se retrouve nu, sans armes, face à un récit qui le bouleverse profondément, intérieurement et qui ne le rendra pas identique à l’arrivée. Un récit qui se niche au plus profond de ses neurones, s’empare de ses cellules, l’envahit et l’obsède. C’est la première révolution à laquelle pousse Keiichiro : la révolution de soi. Ses livres nous changent. Pour le meilleur.

 

Ainsi, le postulat de Compléter les blancs est d’une ingéniosité remarquable et d’une hardiesse rare dans la littérature contemporaine. Un homme qui revient du monde des morts enquête sur son prétendu suicide et découvre peu à peu la vérité sur sa fin qui n’en était du coup pas une.  L’intrigue est séduisante, intelligemment et rondement menée. Cela pourrait n’être qu’un excellent roman de Haruki Kuramami. Là où Keichiro Hirano explore les limites du thriller, on se sent scandalisé par l’univers infernal qu’il suggère plus qu’il ne le décrit. Un roman de science-fiction ? Pas même, ou plutôt, bien plus, autrement, ailleurs : le monde insensé, au sens littéral, que Keiichiro décrit, c’est tout simplement le nôtre, sans rien dénoncer, avec un charme fou dans l’écriture, avec une nuance dans les style qui semble contredire notre époque. Ce monde vide, ce monde d’une implacable dureté, ce n’est que le nôtre. Ces pantins sympathiques et pathétiques à la fois, ces robots humains, c’est nous. Rien ne vaut rien ; il fait le savoir mais faire, pour vivre, comme si tout valait tout.

 

Les Français peuvent toujours se rassurer en se disant que Keiichiro décrit la société japonaise. Une forme d’exotisme, en quelque sorte. Mais le Japon et la France ne sont pas à cent lieues. La culture danoise est plus éloignée de la nôtre que celle du jeune romancier nippon. Cette société qui place le profit au centre de tout, avant l’homme, comme seule valeur dévorant peu à peu toutes les autres, à la manière d’un soleil en fin de vie, c’est la nôtre aussi, c’est la même ici et là-bas. Il n’y a pas toujours beaucoup d’espoir formulé dans les livres de Keiichiro. Le seule espoir, au fond, c’est lui. Et c’est dans cette mesure que l’écrivain devient attachant, tel qu’on le devine, attachant dans la bienveillance du regard qu’il pose sur tous ses personnages, attachant dans sa compréhension de la souffrance universelle, attachant surtout par ce qui est le meilleur de lui-même, son style, dans tous les sens du terme. Si la forme reflète le fond, Keiichiro Hirano, qui est un écrivain extraordinaire, est aussi un être extraordinaire. Il nous fait prendre conscience du monde qui est le nôtre, de la vie qui est la nôtre et, partant, nous pousse à réagir, à changer certains de nos choix. Il éclaire les coulisses de la société à la manière d’un cambrioleur. Il dévoile, derrière l’apparent banalité de nos vies, les travers qu’elles prennent pour se parer e normalité. Il entrouvre les placards, longe les corridors obscurs de nos identités, de nos mémoires et de nos consciences et éclaire d’un jour nouveau le vide du monde. C’est la deuxième révolution : Keiichiro est un esprit libre, un homme debout, un homme qui marche. Il le démontre chaque jour dans ses engagements, au-delà même de ses livres, par son activisme fervent sur les réseaux sociaux, par son implication dans la société japonaise et dans les mouvements du monde.

 

C’est cette vision du vide qui sans doute le rapproche le plus de Mishima. C’est sa créativité aussi, cette manière d’innover dans le roman, quand d’autres, avec ou sans talent, se bornent à raconter des histoires comme si Proust, Joyce ou Woolf n’étaient pas passés par là. Keiichiro Hirano, c’est une forme d’art moderne adapté à la littérature. Kawabata dut son prix Nobel de littérature aux qualités de style qui étaient les siennes et reflétaient en filigrane l’âme même du Japon. Ôe dut le sien à la force de ses convictions et de son message. En bonne logique, le prochain Japonais qui l’obtiendra devrait être non seulement un excellent romancier (comme Haruki Murakami), non seulement un novateur inscrit dans la modernité (comme Murakami Ryû) mais un homme qui bouleverse les codes et invente, par son écriture, un monde nouveau qui serait l’aboutissement de tous les rêves de civilisation. Keiichiro Hirano devrait être celui-là.

 

18 septembre 2020.

Keiichiro Hirano, un monde nouveau

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16 septembre 2020 3 16 /09 /septembre /2020 04:26

Christian Soleil signe un nouvel ouvrage : cette fois, il se penche sur un artiste emblématique du sud de la France, Gilles Chapel, proche des milieux taurins, qu’il a rencontré dans le sillage du torero Andy Younès.

Elfie Roustant, historienne d’art, en a signé la préface :

Fascination du peintre céramiste, un jour de féria, pour un jeune toréro reproduisant avec sa cape le geste parfait du calligraphe.

« Il dessinait sur le sable de l’arène la même image tracée que laisse le crayon sur le papier. »

À force de gestes inlassablement répétés, l’artiste et le torero décrivent à l’aveugle une esthétique ancrée au plus profond d’eux-mêmes, et c’est ainsi que leurs univers parallèles ont fini par se rencontrer.

« Nous ne sommes qu’un dans cette quête du Beau, jusqu’au moment de grâce : cette signature, ce coup d’épée qui dicte la fin de l’exercice. »

Elfie Roustan, historienne d’art.

Christian Soleil  publie un livre sur l'artiste Gilles Chapel

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13 septembre 2020 7 13 /09 /septembre /2020 14:05

Dans la voiture qui m’emporte vers la Feria du Riz, à Arles, la ville des éditions Actes Sud et de Philippe Picquier, je ne peux m’empêcher de penser à Keiichiro Hirano, l’écrivain japonais dont les romans me hantent depuis maintenant une vingtaine d’années. La nuit noire au départ de Saint-Etienne, les grands sapins sombres avant et après Planfoy, les ombres du col de la République, la descente en lacets vers Bourg-Argental, la route sinueuse qui plonge vers Serrières et la vallée du Rhône… C’est là que le ciel se nimbe à l’horizon d’une nuance de rose, très douce, très lointaine, qui semble effacer les bleus atmosphériques de Léonard de Vinci et de ses suiveurs.

 

Une alchimie étrange est à l’œuvre et, mon esprit en attention flottante, aidé par le mouvement de la voiture, se dirige sans peine et sans volonté vers l’écrivain japonais dont les œuvres m’obsèdent.

 

Hervé Guibert, dans les dernières années de sa vie, c’est-à-dire à l’approche de sa mort programmée, se disait habité par l’œuvre de Thomas Bernhard. L’Autrichien génial et bougon s’immisçait jusque dans le style et lui donnait, dans ses romans, la démarche à suivre.

 

Ce n’est certes pas ce qui m’arrive avec Keiichiro Hirano. Son style, peut-être en partie émoussé par les traductions, si efficaces soient-elles, échappe sans doute à mon entendement. La question qui se pose est de savoir ce qu’on aime quand on aime une œuvre. Dans le cas de Keiichiro, je ne suis pas certain de trouver la réponse.

 

Aime-t-on une œuvre du fait de son auteur ? On ne se situe plus, dans ce cas, dans une appréciation littéraire de l’œuvre, mais dans une approche dominée par l’érotisme. Les vieilles dames séduites par le regard bleu d’un Jean d’Ormesson surmédiatisé pouvaient croire, parfois, que l’auteur de La Douane de Mer avait la plume joyeuse quand, comme les chansons de Trenet, ses livres parlaient de désespoir, d’impermanence, d’incertitude et de mort sûre. De même, certains fans d’Amélie Nothomb apprécieraient moins ses romans si elle n’avait adopté ce look si particulier, un goût irrépressible des grands chapeaux, un style enfantin assumé et si sa personne n’était pas dotée d’un charme indéniable.

 

C’est, en l’occurrence, ce qui rapproche certains auteurs des personnalités politiques : segmentation, ciblage, positionnement ; les trois piliers d’une stratégie marketing destinée à imposer l’image souhaitée d’un produit. Pardon, d’un auteur. Faudrait-il dire « créateur de contenu » ?

 

Ma découverte de Keiichiro Hirano est passée par son premier ouvrage, L’Eclipse. Je n’avais aucune idée de qui il était. Je ne connaissais le prix Akutagawa que de nom. On était au tout début de mes séjours japonais, qui allaient se répéter jusqu’à nos jours et, je l’espère, jusqu’à a nuit. Ce n’est que plus tard, il me semble, que je découvris le visage de porcelaine de l’auteur, à peine sorti de l’adolescence, empreint d’une certaine ambiguïté, aux poses séductrices, au regard inquiet et triste, mi-boy’s band, mi-Pessoa, une sorte de Mishima très conscient de lui-même, tentant d’habiller sa « vision du vide » intérieur par un charisme irrésistible, comme un puits sans fond.

 

J’avais apprécié, dans son premier roman publié, des phrases choc très étudiées, des images, un style recherché, précis sophistiqué aussi. J’avais parfaitement adhéré à la structure labyrinthique du récit. Keiichiro Hirano a bien sûr évolué. Son style, changeant, s’est affermi. Mais on retrouve dans ses ouvrages traduits en français ou en anglais – ceux que je peux lire – une même structure labyrinthique. Le labyrinthique transparent, titre d’une de ses nouvelles, serait-il aussi un autoportrait ? Celui d’un auteur qui se met à nu, un exhibitionniste au pays des aveugles ? Peut-être bien. C’est, me semble-t-il, ce qui rapproche les romans et les nouvelles de Keiichiro Hirano de ceux de Mishima. Certains de mes amis, à qui j’ai suggéré de lire les textes de Keiichiro, en ont abandonné la lecture au prétexte que l’intrigue n’avançait pas droit. Ils se trompent : cela avance bien, mais il faut du recul pour le voir. Car le mouvement naturel des œuvres de Keiichiro est celui d’une spirale. C’est aussi celui de l’univers, parait-il. Tout se passe comme si l’écriture procédait chez l’auteur japonais à la manière d’une quête personnelle, une tentative d’englober le monde déroutant et surtout morcelé : celui de tous les possibles. Unifier le monde, unifier un moi, aussi, soumis aux déchirures des « dividus » qui le composent. Les lecteurs dont je parle ont ressenti ce parcours comme une hésitation, un doute, une absence de fermeté. La flèche du destin est enveloppée d’épaisses couches que sont l’histoire du personnage, sa psychologie, ses antécédents, les émotions qui passent, un empilement d’environnements successifs qui ont façonné ses réaction et même sa vision du monde.

 

Chaque instant contient l’éternité. Chaque grain de sable contient l’univers. Keiichiro Hirano dialogue avec l’éternité, qui est aussi proche de lui que le revers de la médaille l’est de l’avers. Le processus qui déroule son écriture va plus loin encore que celui de Proust, de Joyce ou de Virginia Woolf et ses flux de conscience. Cette dernière mit son espoir dans son suicide, parce qu’elle croyait au temps qui passe. Le désespoir de Keiichiro Hirano est plus profond. Pas de porte de sortie. L’esprit errant se raccroche aux âmes fraternelles de ses lecteurs comme à des bouées. Il jette ses bouteilles à la mer. Il sait que rien ne vaut rien mais qu’il faut faire, pour vivre, comme si tout valait tout.

 

A Montélimar, le ciel de cette matinée de fin d’été a le même bleu que celui de Tokyo en hiver. Allume-t-on encore des bûchers dans le sud de la France ?

 

Le seul point de contact entre le langage et la réalité qu’il tente de représenter est sa structure, reflet infidèle des faits, c’est-à-dire de ce qui se passe. C’est l’un des messages du philosophe autrichien Ludwig Wittgenstein. Soudain, la clarté céleste de la Provence en septembre me livre la raison de la séduction qu’opèrent les œuvres de Keiichiro Hirano sur celui que j’appelle « moi ». Il s’agit en effet d’une fraternité d’âme, d’une même quête dans l’écriture, d’une même conscience profonde et intime d’un monde flottant, d’une inaccessible réalité, de l’absence fondamentale du monde incréé. « La vie est un rêve, c’est le réveil qui nous tue, » écrivait Virginia Woolf. Seule la rencontre avec l’autre, multiple, éclaté, incertain, peut délivrer l’être de la solitude immense d’un mouvement insensé. Il faudra que j’en parle à Keiichiro, un jour d’été, en marchant dans les allées de Shinjuku Park, au bord du lac aux lotus.

Autour de l'oeuvre de Keiichiro Hirano

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5 septembre 2020 6 05 /09 /septembre /2020 18:38

La capacité première de Keiichiro Hirano, à mon sens, au-delà même de ses immenses – et protéiformes – qualités de style, pour autant que je puisse en juger à travers les excellentes traductions dont ses livres font preuve, notamment celles de la très « sensible », dans l’acception française comme dans l’acception anglaise, Corinne Atlan, la capacité première de Keiichiro Hirano, donc, est sa redoutable intuition des êtres, des choses, des époques.

 

Pour être capable de comprendre de l’intérieur les souffrances de l’âme, les tortures de l’esprit, les félicités incluses dans un ciel d’azur comme dans un orage d’été, il faut sans doute être japonais. Il faut surtout avoir été un enfant solitaire, heureux de l’être au fond, qui s’est construit un univers imaginaire à partir d’observations à la Sherlock Holmes, qui a construit un univers intérieur contenant l’univers – si étroit – des hommes (et des femmes, cela va sans dire). Il faut avoir considéré, sans les prendre de haut mais avec compassion, les passions pauvres de son accidentel entourage. Il faut avoir été aimé, mais incomplètement. Il faut avoir vécu, dès les premières heures, la bénédiction – ou la malédiction, on a le choix des mots – de la diffusion de la personnalité et de ses illusions dans le monde, condition première de son appréhension et de sa compréhension totale et immédiate.

 

Dans ses livres, Keiichiro semble s’attacher à réparer le monde. Le lecteur trop lointain ignore si le processus est conscient ou non, et d’ailleurs si cela fait une différence. Mais Keiichiro Hirano semble n’avoir de cesse de constater (j’allais écrire de « dénoncer ») la souffrance des êtres et des sociétés, dans le but de les libérer. Il y a, bien sûr, quelque chose de Mishima en lui, dans le sens d’une psychologie qui dépasse et transcende la psychologie normalisée et limitée de certains romans contemporains. Mais là où les livres de Mishima portent la trace d’un trop-plein et d’un déroutage qui l’on défait, ceux de Keiichiro Hirano portent celle d’un manque qui l’a construit.

 

C’est la raison pour laquelle Keiichiro Hirano, l’auteur, est incomparable, même s’il est facile de le comparer aux plus grands. Il faudrait, pour le comparer, aligner sur la scène Yukio Mishima, bien sûr, mais aussi Thomas Mann, Virginia Woolf, Ryunosuke Akutagawa et de nombreux auteurs modernes, voire modernistes. Il faudrait y faire figurer aussi Siddharta Gautama, attaché à son rôle de médecin des âmes. A la seule différence que ce dernier n’écrivit rien et comptait sur la seule parole. Une parole que Keiichiro Hirano manie à la perfection dans ses conférences, dans les médias et dans ses rencontres.

Keiichiro Hirano ou l'intuition victorieuse

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 15:38

À moins d’une année de l’événement, les Jeux de Tokyo ne passionnent plus la population. Si les sondages confirment que les Japonais n’en veulent plus, désormais, même les acteurs économiques sont sceptiques.

 

En juillet dernier, selon différents sondages, seulement un quart de la population japonaise pensait possible la tenue des Jeux olympiques et paralympiques l’an prochain. Et 66% estimaient qu’il fallait reporter ou annuler l’événement sportif planétaire. Les critiques et appels à tout arrêter ne sont pas rares au Japon. « Chushi » (annulez-les), répète sur Twitter l’influent écrivain Keiichiro Hirano qui juge insupportable le coût des J.O.

 

27,8 % des entreprises se prononcent pour une annulation pure et simple. Aujourd’hui, une enquête d’opinion menée par l’institut Tokyo Shoko Research auprès du monde économique confirme la tendance de la population. Sur près de 13 000 entreprises sondées, entre le 28 juillet et le 11 août, plus de la moitié ne veulent plus des Jeux au Japon (53,6%). Et 27,8 % des entreprises japonaises interrogées ont répondu vouloir une annulation pure et simple des Jeux de Tokyo.

 

D’autre part, 25,8% suggèrent de reporter une nouvelle fois l’événement. Dans le camp du oui, 18,4% des entreprises souhaitent désormais une version réduite de l’évènement. Et 5,3% estiment qu’il serait préférable d’organiser l’événement à huis clos. Mais cette option a déjà été écartée par le Comité international olympique et le Comité d’organisation.

 

Moins de public venu de l'étranger ? La reprise de l'activité économique après l'état d'urgence en vigueur au Japon en avril et mai, accompagné d'une chute historique du PIB de 7,8% au deuxième trimestre, a été ralentie par une remontée du nombre de nouveaux cas quotidiens de coronavirus depuis début juillet.

 

« Nous devons construire un environnement où le public se sente en sécurité. Les athlètes comme la famille du CIO pourraient être soumis à des tests avant et après leur arrivée au Japon », a récemment déclaré le directeur général du Comité d’organisation, Toshiro Muto, à la BBC.

Le Japon qui doit accueillir le monde entier lors des Jeux face à la crise sanitaire, a pris des mesures parmi les plus strictes au monde. Le pays interdit pour le moment l'entrée sur le territoire de ressortissants de plus de 140 pays, dont les détenteurs de visa longue durée, avec de rares exceptions seulement.

L'écrivain Keiichiro Hirano s'oppose aux JO de Tokyo en 2021

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1 septembre 2020 2 01 /09 /septembre /2020 15:36
Keiichiro Hirano publie "A Man", un futur classique de la littérature japonaise

Si vous n’avez pas lu le roman de l’été, il n’est pas trop tard pour le faire : il deviendra intemporel, ce qu’on appelle un classique, dès que le temps aura glissé sur lui, ou plutôt dès qu’il aura glissé sur le temps, sans prendre la moindre ride. A Man, de Keiichiro Hirano, est en effet un livre de la littérature mondiale, comme peuvent l’être La Montagne magique de Thomas Mann, Le Pavillon d’Or de Yukio Mishima ou Mrs Dalloway de Virginia Woolf.

 

Sorti au Japon en 2018, publié dans sa version américaine au printemps 2020, A Man est un livre sur l’identité. Rie Takemoto, divorcée, qui élève seule son jeune fils, retourne dans sa ville natale rurale de Kyushu où elle travaille dans la papeterie de sa famille. Un bûcheron timide nommé Daisuke Taniguchi visite périodiquement le magasin pour acheter des crayons de couleur et des carnets de croquis. Quelques mois plus tard, Daisuke invite Rie pour un repas, et après une courte cour, les deux se marient et fondent une famille.

 

L’existence tranquille du couple s’arrête brusquement lorsque Daisuke est tué dans un accident d’exploitation forestière. Rie contacte consciencieusement sa famille, dont il s’était éloigné et qui vit dans la préfecture de Gunma, et notamment le frère aîné de Daisuke, un homme à la personnalité abrasive. Ce dernier, Kyoichi, se rend à Kyushu pour rendre hommage à son frère mort. En s'agenouillant devant l'autel bouddhiste et en voyant une photo du défunt, Kyoichi est étonné de voir que l'homme qui avait prétendu être son frère est un parfait inconnu.

 

Qui était cet homme, qui non seulement a pris le nom de Daisuke Taniguchi, mais qui connaissait également tant de détails sur sa vie ? La seule explication possible est qu'il l'avait obtenu du vrai Daisuke, qui peut ou non être encore en vie.

 

Ne sachant pas quoi faire, Rie convoque Akira Kido, l'avocat qui a négocié son divorce plusieurs années plus tôt. La tâche initiale de Kido est de remédier au désordre juridique que la mort du faux Daisuke a provoqué, mais il devient lentement obsédé par la recherche de l'identité du défunt et de la localisation du « vrai » Daisuke. Il sollicite la coopération de l’ancienne petite amie de Daisuke, qui le recherche via les réseaux sociaux, et grâce à la déduction intuitive de Kido lors d’une exposition d’art à Shibuya et à une entrevue en prison avec un homme purgeant une peine pour faux d’identité, les pièces se mettent progressivement en place.

 

En prime, les personnages sympathiques et un récit bien construit participent de l'exploration détaillée des complexités du système d'enregistrement familial japonais qui a rendu la tromperie possible.

 

La personnalité convaincante de l’avocat Kido, telle qu’elle est présentée et développée par l’auteur, Keiichiro Hirano, est troublée par son ambivalence envers sa propre identité de Japonais naturalisé d’origine coréenne, est particulièrement attrayante. La femme de Kido ne partage cependant pas son empathie envers la veuve Rie et lui en veut plutôt de passer du temps loin de sa famille. Il est donc obligé de supprimer sa meilleure nature par crainte rampante que ses activités professionnelles ne suscitent davantage de discorde conjugale.

 

A Man ne peut ne pas se terminer sur une note heureuse, mais le lecteur peut être satisfait de voir Kido accomplir sa mission. Le puzzle est démêlé et sa cliente et ses enfants obtiennent la clôture de l’affaire. Mais surtout, ce sont les nombreuses qualités admirables de Kido qui transparaissent et portent l’histoire.

 

Keiichiro Hirano est un romancier primé et à succès dont le premier roman, L’Eclipse, a remporté le prestigieux prix Akutagawa en 1998, alors qu'âgé de 23 ans, il était encore étudiant en droit à l’université de Kyoto. Envoyé culturel à Paris nommé par le ministère japonais des Affaires culturelles en 2005, il a donné des conférences dans toute l’Europe. Largement lu en France, en Chine, en Corée, à Taiwan, en Italie et en Égypte, Hirano est également l'auteur du roman At the End of the Matinee, un best-seller permanent au Japon, parmi de nombreux autres livres. Certains de ses écrits de courte fiction sont apparus dans The Columbia Anthology of Modern Japanese Literature. A Man, lauréat du prix japonais de littérature Yomiuri, est le premier des romans d’Hirano à être traduit en anglais.

 

A Man, par Keiichiro Hirano. Traduit par Eli K.P. William. 302 pages. Edité par Amazon Crossing.

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