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11 avril 2021 7 11 /04 /avril /2021 20:58

At the end of the matinee, le roman de Keiichiro Hirano, best-seller au Japon à sa sortie, sera publié dans quatre jours aux Etats-Unis chez Amazon Crossing. Keiichiro Hirano est l'objet du livre sur lequel je travaille actuellement et qui comprendra une interview du célèbre écrivain.

Keiichiro Hirano est l'un des auteurs les plus exigeants et les plus engagés de la littérature mondiale actuelle. Tel un chirurgien penché sur le corps de l'humanité, il est tout le contraire de l'optimiste béat et désespérant : il est un pessimiste qui nous remplit d'espoir.

 

Après la sortie de A Man l'année dernière aux Etats-Unis, ce nouvel ouvrage sera l'occasion pour un toujours plus large public international de découvrir celui qui fut déclaré "jeune prodige" au Japon à la sortie de son premier roman L'Eclipse à la fin des années 1990. Il avait alors seulement 23 ans et étudiait le droit à l'université de Kyoto. Quelques mois plus tard, il obtenait le prix Akutagawa, le plus prestigieux prix littéraire au Japon. Le succès fut immédiat et les traductions s'enchaînèrent dans le monde entier. En France, c'est l'éditeur arlésien Philippe Picquier qui se chargea de livrer au public, sur un plateau d'argent, la première œuvre du nouveau génie de la littérature japonaise. Pour Keiichiro Hirano, c'était une plongée dans une gloire immédiate, à la fois excitante et sans doute déroutante.

 

Keiichiro Hirano avait choisi de situer ce roman dans le XVe siècle finissant de la France. Etait-ce une manière de fuir le Japon, de rêver d’un ailleurs plus libre, de se débarrasser d'une forme de claustrophobie mentale ? Keiichiro Hirano donnera la réponse à cette question dans l'ouvrage que je consacre à son œuvre, qui devrait être publié en même temps que sa prochaine traduction française.

 

Keiichiro Hirano revendique dans ses interviews l'influence d'auteurs qui l'on marqué dans sa jeunesse. Thomas Mann fait partie de ceux-là, de même que Yukio Mishima ou Mori Ogai.

 

L'œuvre de ce jeune écrivain qui se pense déjà vieux est remarquable par sa cohérence dans la diversité. Il y a d’abord une première période, avec trois œuvres « romantiques », L’Eclipse, Conte de la première lune, publiés entre la fin des années 1990 et le début des années 2000 (tous deux traduits en français chez Philippe Picquier) et un livre auquel nous n’avons pas encore eu accès en France sur Chopin. Ces trois ouvrages constituent une "triade romantique".

Après avoir lu Le Pavillon d'or de Yukio Mishima à 14 ans, Hirano est devenu un fan de littérature. Il a écrit son premier roman à l'âge de 17 ans. Par la suite, et jusqu'à ses débuts en tant qu'auteur publié, il a écrit trois histoires. Toutes restent encore inédites à ce jour. Avec la conclusion de la guerre froide et l'effondrement de la bulle économique au Japon, la société japonaise elle-même a commencé une nouvelle ère dans le doute et l'autocritique. C'est dans cette nouvelle période de l'histoire du Japon que les graines de la littérature de Keiichiro Hirano ont été semées. Alors que des événements apocalyptiques tels que le grand tremblement de terre de Hanshin et les attaques au sarin du métro de Tokyo continuaient de perpétuer un sentiment de dévastation au Japon, le premier travail de Keiichiro Hirano, L’Eclipse, a été annoncé comme un éclair dans le ciel.

 

Il y a eu ensuite une série de nouvelles que je n’ai pas lues puisqu’elles n’ont pas été traduites dans des langues occidentales que je parle. Elles ont au Japon la réputation d’être des nouvelles d’accès difficile, à caractère expérimental, fortement inscrites dans le début du XXIe siècle marqué par des ruptures fortes, notamment avec le 11 septembre 2001 ou l’apparition du cyberespace.  C'était le plan de Keiichiro Hirano d'écrire des romans qui se situent dans l'époque moderne après ses trois premières œuvres, mais tout en écrivant Adieu aux défunts (non encore traduit à ce jour), les conséquences des attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis et l'expansion d'Internet ont ajouté quelques années supplémentaires de doute et d'incompréhension du monde nouveau qui se faisait jour. Keiichiro Hirano s'est alors attaché à dépeindre ce monde nouveau en cours de gestation. La nature expérimentale des nouvelles qu'il publie alors le fait rapidement percevoir comme un auteur exigeant, un intellectuel engagé et très en prise avec le monde dans lequel il vit. Ses prises de position croissantes sur les réseaux sociaux et son opposition farouche aux politiques néo-libérales en vogue au Japon le placent au premier plan d'une certaine forme de contestation. Elles sont parfaitement en phase avec les réalités qu'il constate dans son œuvre.

 

Les idées de Keiichiro Hirano sont heureusement caractérisées par une parfait fluidité. Sa clairvoyance lui a permis de percer dans le monde de la littérature du XXIe siècle avec sa troisième série d'œuvres.

 

Sa troisième période marque en effet le développement de son concept de « dividualisme », avec quatre romans successifs dans les années 2000 et 2010. Seul le quatrième et dernier de ces romans a à ce jour été traduit en français : Compléter les blancs, publié chez Actes Sud.  Le concept de dividualisme propose une vision de l’Homme en tant qu’être multiple, à la personnalité divisée en plusieurs aspects qui se manifestent ou non en fonction des relations avec les autres. Concept universel, il décrit une réalité sans doute plus forte au Japon, où toute l'éducation est fondée sur la notion d'adaptation au contexte, d'évitement du conflit et de recherche de l'harmonie dans les différents cercles au sein desquels l'individu interagit.

 

Enfin, la quatrième étape se compose d’œuvres publiées au Japon vers la fin des années 2010. Les trois ouvrages concernés sont accessibles en langue anglaise, The Transparent Labyrinth, A Man et At the end of the matinee. Ils se situent dans notre époque tiraillée entre l’approfondissement de la mondialisation et le retour à des formes de nationalisme (un danger de la mondialisation que François Mitterrand soulignait dans l'un de ses tout derniers discours, à Colorado Springs). Les écrits de cette période analysent des destins individuels en relation avec leur environnement.

 

Dans une conférence qu’il donne au Japon en 2012, le jeune écrivain développe l’idée que pour s’aimer soi-même, il est nécessaire de commencer par aimer les autres ? Est-ce une leçon de vie pour lui ? Il me semble que Keiichiro Hirano développe toujours une forme de tendresse à l’égard de ses personnages dans ses romans. Comme s'il cherchait à s'entourer d’une humanité imaginaire et fondamentalement bienveillante.

 

Keiichiro Hirano travaille actuellement à un essai sur Mishima, auteur qu'il admire et auquel il a souvent été comparé.

Le retour de Keiichiro Hirano : nouveau roman traduit en anglais
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5 avril 2021 1 05 /04 /avril /2021 14:39

 

 

 

« We all live in the gutter, but some of us are looking at the stars, » écrivait Oscar Wilde en son temps. « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d’entre nous regardent les étoiles. » Amanda Lear pourrait faire sien cet aphorisme. Elle a passé une grande partie de sa vie à remplir d’étoiles le ciel de son public : chansons, émissions de télévision, cinéma, théâtre. Touche-à-tout de génie, comme on disait de Cocteau dont on était incapable de voir l’unité de l’œuvre, elle aura traversé les décennies avec une dignité incroyable, acceptant poliment les engagements qu’on lui aura proposés tout en sachant bien où se situait sa vérité : dans un atelier de peinture aussi planqué que le Big Bang derrière son mur, surélevé pour ne pas montrer tout ce qu’elle a à cacher, c’est-à-dire surtout des états d’âme turbulents. Car Amanda Lear est avant tout peintre, autrement dit une exhibitionniste au pays des aveugles. Tout est montré. Tout est dit. Il ‘y a qu’à regarder pour savoir. Le reste est vain.

 

Amanda Lear peint comme on entre dans les ordres. Peindre est une méditation, une manière de s’oublier, de se perdre pour mieux se retrouver. Car comme disait Marc (8.36.) : « Et que sert-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perd son âme ? »

 

L’âme d’Amanda Lear est tout entière contenue dans ses tableaux. Après tout, la chair n’est rien d’autre que de l’esprit cristallisé et Follow me le pendant terrestre d’un « Lève-toi et marche » qu’elle mit très tôt en application. Ces quelques références religieuses peuvent ici surprendre, mais la peinture d’Amanda Lear, au fond, n’est-elle pas avant tout mystique ? Un être qui passe une partie de sa vie à « faire le clown » est-il un amuseur ? A sa manière, Mishima lui aussi passa une partie de son temps à hanter les médias de son époque, lui qui écrivit, dans sa lettre d’adieu au monde : « La vie humaine est courte, et je veux vivre éternellement. » Il quitta ce monde dans le sang et la violence, mais il fut un enfant doux et effacé, élevé dans l’ombre d’une grand-mère possessive, dans une atmosphère qu’il n’eut de cesse de fuir.

 

Pourquoi cette référence à Mishima ? Il y a quelque chose de japonais chez Amanda Lear. Pas seulement dans sa « belle tête de mort » aux pommettes saillantes propres aux visages nippons. Ni dans une chanson des années 1980 à la gloire du pays du Soleil Levant. Mais plus dans le goût de la perfection et de l’exactitude qui la caractérise. Derrière ses airs de femme dominatrice, elle est avant tout une fille bien élevée qui tente toujours de tout faire comme il faut, de s’adapter aux situations pour créer de l’harmonie. Elle pourrait figurer la muse de Keiichiro Hirano, ce jeune auteur japonais convaincu qu’il n’existe pas d’individus mais des « dividus » successifs et séparés, des « nous » multiples qui s’expriment l’un après l’autre dans des contextes différents. Keiichiro Hirano trouve son unité dans l’écriture. Amanda Lear dans la peinture.

 

Un rai de soleil pénètre par la porte-fenêtre du rez-de-chaussée et vient éclairer des toiles qui s’empilent contre le mur ocre. Elle tient son pinceau entre deux doigts, parfaitement concentrée, oublieuse de soi, habillée d’un vieux pull bleu, ses cheveux blonds cascadant autour de son visage. Elle n’est plus en ce moment une énième version d’elle-même. Elle n’est plus poursuivie par des souvenirs qui reviennent au galop à mesure qu’elle les chasse. Elle est une femme qui peint. C’est-à-dire qu’elle est la peinture. Tout entière absorbée par le jeu des couleurs. Luttant contre la ligne qui pourrait l’emmener où elle ne veut pas. On la dirait quelquefois inspirée par les coloristes écossais, ou par Duncan Grant, le peintre au cœur de Bloomsbury. Mais c’est ici différent. Quand Duncan peignait sans réfléchir, comme un animal pressé, Amanda semble penser infiniment chaque touche de couleur, comme si rien ne pouvait jamais se révéler spontanément. Amanda Lear, c’est un volcan qui pense. Un volcan qui réfléchit chaque poignée de cendre qu’il va lâcher dans l’atmosphère.

 

Elle peint comme elle respire, Amanda. Avec lenteur et application. Tout juste si elle ne tire pas la langue à la manière des enfants sages quand ils créent. On imagine qu’elle doit le faire dans sa solitude provençale, entre deux plats à l’huile d’olive. Il y a en elle quand elle peint la précision et la lenteur de l’apprenti moine, dans un temple de Kamakura, qui bande son arc pour libérer une flèche au moment fatidique. Elle est la flèche, elle est l’arc, elle est le mouvement immobile. Toute son œuvre n’est qu’une immense méditation, une inscription dans l’instant vécu, inscrite dans la terre de Provence qu’elle aime tant et où elle aime à se réfugier. Elle y peint dans l’ombre quand le soleil inonde son jardin, cet espace resplendissant de couleurs et habité par le chant des cigales. C’est au fond du jardin que sont enterrés ses chats, sa biquette – la chèvre qu’elle promena des années sur les marchés de Provence – et qu’elle voudrait terminer sa croisière. Ce jardin la résume : ombre et lumière. Amanda Lear, dans ses peintures, livre le combat des pulsions de la vie contre celles de la mort. Un sphinx qui renaît de ses cendres. Une muse qui s’amuse. Une mère qui protège indéfiniment l’enfant aux oranges qu’elle ne cesse de porter en elle. On imagine les instants de rage, la violence rentrée, portée contre soi, cette violence qu’il faut maîtriser mais qui apparait en filigrane ici et là.

 

Les anges d’Amanda Lear sont comme encombrés par leurs ailes. La pureté est une mise en danger qu’il faut voiler sous le scandale apparent. « Il faut imaginer Sisyphe heureux, » écrivait Albert Camus. Il faut imaginer Amanda Lear sentimentale, aussi. Cherchant inlassablement à retrouver le jardin d’Eden des origines. Si ses garçons au bord de la piscine étaient jadis dotés des attributs virils – avec modération, comme on dit pour la consommation d’alcool –, ils sont depuis longtemps dépourvues et d’ouvertures – visages muets comme les fenêtres extérieures de sa maison provençale – et de sexes et de couilles – siège de la créativité selon l’ami Dali. Désincarnés. Car ce n’est pas le corps qui intéresse Amanda : c’est l’esprit.

 

Elle aura bien caché son jeu, la dame de Provence. Elle aurait pu, au fond, habiter dans l’un de ces vieux monastères dont la Provence regorge, au milieu des mille et une couleurs qui donnent au monde ses jolies illusions. Ou, plus conforme à l’image qu’elle cherche à donner, remplacer Marianne Faithfull aux côtés de David Bowie pour interpréter en bonne sœur scandaleuse I got you babe. Amanda Lear est une femme de prestige, au sens propre du terme : une magicienne. Ses toiles nous donnent à voir un monde nouveau. De même que Cézanne inventa la montagne Sainte-Victoire que nul n’avait vue avant lui, elle nous donne à voir l’idée de chat, un chat sans yeux et sans moustache ; elle réinvente le bouquet de fleurs qui redevient ce qu’il est pour l’enfant qui vient de naître : une source de lumière ; l’ange noir s’y lamente sur des feuilles d’or à la Klimt. Bref, elle tricote la peinture avec la laine de son désespoir. La mort est toujours présente dans ses peintures. Peut-être ne le sait-elle pas. Mais elle a toujours cohabité avec elle. La mort est l’ombre portée du chat jaune et sans visage. Elle est dans la pensée de l’ange abattu. L’artiste peint ses hantises et nous les donne à partager.

 

« Un peintre fait toujours son autoportrait, » disait Cocteau. Dans la peinture, on met à nu son âme. L’âme d’Amanda Lear est remplie de couleurs. Qu’on ne s’y trompe pas. Quand elle peint un bouquet de fleurs, cela n’a rien à voir avec ce que Dali dénonçait comme une peinture « gnangnan ». Car le bouquet disparait sous une inhumaine et surréaliste profusion de fleurs comme, dans le tableau célèbre de Sir Lawrence Alma-Tadema, Héliogabale s’amuse à noyer ses convives jusqu’à l’étouffement sous des pétales de roses. Un étouffement ? Amanda Lear semble avoir vécu en claustrophobe qui n’a de cesse de pousser les murs, d’aller au-delà des limites, voire d’abolir toutes les contraintes. Comme Héliogabale, l’anarchiste couronné : soleil, liberté, besoin de reconnaissance à jamais inassouvi.

 

Seul le spectateur inattentif peut prendre ses œuvres pour d’aimables décorations. Sous les fleurs de son jardin, si l’on se prenait à gratter un peu, que trouverait-on ? Les restes d’une chèvre et de quelques chats, souvenirs évanouis d’un esprit d’enfance tenace. On attend la prochaine exposition avec une impatience tranquille. La Provence inspire Amanda Lear comme la Normandie David Hockney. Il faut bien cultiver son jardin.

 

 

Amanda Lear : Il faut bien cultiver son jardin
Amanda Lear : Il faut bien cultiver son jardin
Amanda Lear : Il faut bien cultiver son jardin
Amanda Lear : Il faut bien cultiver son jardin
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4 avril 2021 7 04 /04 /avril /2021 10:25
Keiichiro Hirano : boire le thé tant qu'il est chaud
 
 
Le nouveau roman de Keiichiro Hirano sera publié dans une dizaine de jours aux Etats-Unis. "At the end of the matinee", cette histoire d'amour qui a cartonné au box-office japonais lors de sa publication, a donné lieu à un film à succès au pays du Soleil Levant.
 
Le pitch : Satoshi Makino (interprété par Masaharu Fukuyama) est un guitariste classique très connu. Un jour, il rencontre Yoko Komine (interprétée par Yuriko Ishida). Ils ressentent une attirance mutuelle immédiate, mais Yoko Komine a un fiancé.
 
Débute alors un jeu du chat et de la souris entre ces deux êtres aussi fragiles intimement qu'ils paraissent sûrs d'eux professionnellement.
 
Comment lit-on un tel ouvrage ? Pourquoi nous pénètre-t-il l'âme, ce qui est sans doute le propos de Keiichiro Hirano ? Difficile à dire, évidemment. L'auteur est un artisan. l'ébéniste qui fabrique une table ne se préoccupe pas de savoir ce que son propriétaire en fera. Mangera-t-il dessus ? Ecrira-t-il un chef-d'oeuvre ? La brûlera-t-il, morceau par morceau, pour passer l'hiver ?
 
Entre Paris et Tokyo, chacun semble chercher son salut dans sa quête de l'autre. Mais c'est un peu "fuir le bonheur de peur qu'il se sauve". Publié au Japon il y a quelques années, ce livre sonne avec le recul comme une dénonciation inconsciente des affres intimes de la mondialisation. Aimer à 10 000 kilomètres : grisant mais le brassage des cultures et des valeurs n'est jamais facile et vous déstabilise à la moindre pandémie.
 
Servi par une traduction efficace de Juliet Winters Carpenter, "At the end of the matinee" n'est pas de ces livres que l'on lit d'une traite. Il est comme un bon thé : il faut le laisser infuser, il faut permettre au temps de faire son oeuvre. Les personnages de l'intrigue tricotée par le génial écrivain finissent par se confondre avec nous-mêmes. Le jeu de l'amour et de la distance, la dualité entre présence et absence, le tumulte des flots de la vie affrontant celui de l'amour-passion : il y a de quoi exploser la cohérence profonde de l'individu dans sa plénitude.
 
Quand l'objet de l'amour est maintenu dans une distance géographique très forte, il devient une idée. Une idée immense, une idée obsédante, une idée qui torture. C'est fort, c'est puissant, c'est douloureux, mais il s'agit d'une souffrance nécessaire pour se découvrir soi-même, pour peu que cet amour ne soit pas seulement de l'amour-propre. On part alors pour un long voyage face à soi-même au bout duquel l'amour devient universel parce qu'il l'a toujours été. Voilà ce qu'on peut lire en filigrane dans le livre de Keiichiro Hirano. Mais le peut-on sans être amoureux ? Le peut-on sans être amoureux au Japon comme Alexandre Jardin l'est au Canada ?
 
Présence et absence sont liées comme le revers de la médaille l'est à l'avers : opposées mais apposées, dos-à-dos comme une relation à double étayage. L'absence est une invasion, ce qui fait d'elle une omniprésence. Une fois intégré l'objet de l'amour, a-t-on encore besoin de cet objet ? Le contient-on ? Devient-on plus fort que la mort ? L'amour serait-il un exercice d'anthropophagie ? "Je te mangerais", dit-on parfois de l'être aimé, comme la mère de l'enfant qu'elle a accouché.
 
Enfin, l'amour-passion résiste-t-il aux engagements ? Peut-on prendre le temps d'aimer quand le temps, ce grand sculpteur, nous heurte et nous frappe comme Michel-Ange l'un de ses esclaves. Y a-t-il encore de la place dans nos vies pour l'amour quand les voyages, les avions, les aéroports, la course contre la montre, le public, le contexte sociétal changeant nous emportent dans leur tourbillon ? Performance, agilité, adaptabilité : que reste-t-il de soi ? Quand l'individu se définit seulement par rapport à soi-même, quand il s'explose dans une hyperactivité bouillonnante, il n'en persiste que des éclats, comme les étoiles dans le ciel de Kamakura, quand le soir tombe : un mystère, une floppée de "dividus" sans liens, comme des morceaux à recoller dans une porcelaine de Satsuma.
 
Le livre de Keiichiro Hirano, on le voit, est comme un puits sans fond, une inlassable quête de soi. Peut-être sera-t-il tout autre chose pour tel ou tel lecteur. Un livre comme ceux de Keiichiro est toujours pour le lecteur comme l'écran noir de nos nuits blanches. Il faut boire le thé tant qu'il est chaud. Avec cérémonie. Pour se raccrocher à quelque chose.
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30 mars 2021 2 30 /03 /mars /2021 03:55
Keiichiro Hirano, une nouvelle inédite dans Tempura

 

 

 

Quand j’ouvre un magazine sur le Japon, je commence invariablement par le feuilleter rapidement, en quête d’un article sur l’un de mes écrivains nippons préférés ou d’une nouvelle inédite de l’un des représentants de la littérature japonaise contemporaine. En rentrant chez moi ce soir, à la nuit tombée – couvre-feu oblige – je trouve dans ma boîte aux lettre le numéro cinq du périodique Tempura.

 

Tempura est le nouveau magazine des cultures et tendances du Japon. Tous les trois mois, depuis plus d’une année, ce magazine raconte des histoires inattendues qui bousculent les idées reçues et questionnent notre rapport au monde. Travail, famille, sexe, amour, mort… voilà le projet de Tempura : prendre le pouls d’un pays que le monde fantasme pour en brosser un portrait sensible et incarné.

 

Grace à des partis pris graphiques forts et un ton d’une liberté rare, Tempura est une revue singulière, un objet que l'on aime lire et collectionner. C’est surtout un magazine indépendant où se côtoient experts et profanes, écrivains et journalistes, sociologues et artistes... Chaque nouveau numéro est dédié à un thème. Le numéro cinq, par exemple, traite, sous le titre Le Japon à corps perdu, de la question du corps au pays du Soleil Levant. Du corps, c’est-à-dire des tabous, de la pudeur, du patriarcat, de l’érotisme, de la tentation de libérer le corps de ses carcans, mais aussi, notamment, du « corps culte » selon Yukio Mishima.

 

Tempura parle d’arts, de société, de mode, de littérature, de gastronomie, de design, d’architecture et de plein d’autres choses encore. Grandes enquêtes, entretiens fleuves, portraits, cahiers de tendances, chroniques, adresses inédites... Tempura est un magazine qui s'adresse autant aux amoureux du Japon qu'aux lecteurs curieux en quête d'inspiration. Un voyage dont on ne revient pas tout à fait le même.

 

A la page 125, je tombe en arrêt sur un titre en très grosses lettres et en noir sur blanc : « Une nouvelle inédite de Keiichiro Hirano. Keiichiro Hirano, depuis la publication de son premier roman L’Eclipse à la fin des années 1990, m’est devenu une obsession littéraire, à la manière dont Thomas Bernhard hantait les nuits et les jours d’Hervé Guibert dans les années qui précédèrent sa mort en 1991. Le litre de la nouvelle : Ambre couleur de feu. La traduction est signée de Corinne Atlan, qui allie avec brio rigueur d’expert-comptable et sensibilité de chaton né la veille.

 

En exergue de cette nouvelle – pardon, de cette première partie d’une nouvelle qui doit se poursuivre dans le prochain numéro – surgit une citation de Saint-Jean de la Croix, tirée de son ouvrage La nuit obscure : « Le feu transforme le bois qu’il brûle. D’abord le feu chasse l’humidité du bois et le sèche, ensuite il le noircit et le souille de vapeurs et de fumée. Puis il consume tout ce qu’il y trouve de contraire et de grossier. Il l’enflamme enfin et le change en lui-même ; il le rend beau, lumineux, éclatant. »

 

Je commence par le commencement et donc par cette citation. Aussitôt, c’est l’image du Pavillon d’Or, à Kyoto, qui monte à mon cerveau. Celui, évidemment, du roman de Mishima Yukio. C’est à la suite d’un fait divers survenu en 1950 à Kyoto, par un moine bouddhiste, de l’incendie du Pavillon d’or que Mishima a écrit son roman éponyme. Le personnage principal incarné par Mizoguchi, condamné par un bégaiement et affligé d’une certaine laideur, narre sa propre vision de la beauté, thème cher à l’auteur, incarnée par le Pavillon d’or. Déjà la folie qui mènera à l’incendie du Pavillon d’or se préméditait chez Mizoguchi tout au long du récit : la « limpide beauté de la félonie » représentée par Uiko.

 

« Quand on concentre son esprit sur la Beauté, on est, sans s’en rendre compte, aux prises avec ce qu’il y a de plus noir en fait d’idées noires. »

 

La violence et la beauté sont deux facettes d’une même pièce, deux verres de lunette qui permettent d’interpréter le monde.

 

« La beauté – comment dire ? – oui, c'est comme une dent cariée, qui vous râpe la langue, qui accroche, qui fait mal, qui monte en épingle son existence. A la fin, on n'en peut plus de douleur et le dentiste vous l'arrache. »

 

Dans la beauté réside l’éphémère, la folie, la destruction, « la possibilité d’anéantissement », à l’inverse de ce qui est passager comme l’homme, le temps.

 

« D’une part, un simulacre d’éternité émanait de la forme humaine si aisément destructible ; inversement, de l’indestructible beauté du Pavillon d’Or émanait une possibilité d’anéantissement. Pas plus que l’homme, les objets voués à la mort ne peuvent être détruits jusqu’à la racine ; mais ce qui, comme le Pavillon d’Or, est indestructible, peut être aboli. »

 

Ce roman est le récit de l’homme qui, aux prises d’un idéal trop grand, le conduit à l’absurde.

 

Le narrateur de la nouvelle de Keiichiro Hirano appartient à la troisième génération d’une famille de pâtissiers traditionnels de province. Son père meurt d’un cancer du foie. Sa mère relance la boutique qui battait de l’aile. Elle aime des livres improbables : La femme 100 têtes de Max Ernst ou Le jardin des supplices d’Octave Mirbeau.

 

Le jeune homme s’interroge beaucoup, pendant sa puberté, sur sa sexualité. Il n’est pas attiré par les femmes. Il n’est en aucune manière homosexuel mais réagit un peu comme ceux qui le sont : son expérience est fondamentalement similaire à la leur. Pour faire comme ses camarades, qui s’intéressent fortement aux seins et aux sexes des filles, il participe à leurs conversation érotiques et prétend ressentir une attirance. Mais ni la présence ni la pensée des filles ne parvient à le faire bander. Il s’y entend pour tromper son monde. Il s’inquiète donc de ne pas être comme les autres.

 

Il n’est pas non plus impuissant. Mais une cabane en ruine, que ses camarades utilisent comme base, va révéler un goût qui est secret même pour lui. La cabane contient divers objets empilés par les adolescents, dont des piles de revues pornographiques. Ils les feuillettent, évoquent leur envie de se masturber, mais le narrateur n’éprouve face à ces tentations qu’un immense sentiment de solitude. Lui ne ressent pas la même chose.

 

En revanche, quand, quelques jours plus tard, un de ses amis vient le chercher parce que la cabane est en feu, il arrive bientôt à proximité de la cabane : fumées noires, pompes à incendie trop courtes, cris stridents des cigales.

 

« La cabane en ruines, entourée d’arbres d’un vert profond, était enveloppée de flammes d’un orange aussi foncé qu’un jaune d’œuf mollet. Des fumées noires et blanches montaient en s’entrelaçant, dans un grand fracas de bois brisé. »

 

Revenu dans sa chambre, le jeune homme respire sur son tee-shirt l’odeur de fumée qui l’imprègne. « Je me précipitai dans ma chambre, fermai à clef, et libérai ma verge, que j’avais maintenue comprimée depuis l’intérieur de ma poche pour que les autres ne remarquent pas mon état. Mon cœur battait si violemment que j’en tremblais. Je respirai profondément l’odeur de fumée qui imprégnait mon T-shirt humide. Puis je me mis à imaginer ce membre, autour duquel ma main s’agitait frénétiquement, léché et brûlé par les flammes que je venais de contempler. C’est avec ce fantasme douloureux que je connus la première extase de ma vie. »

 

Le narrateur de la nouvelle vient de tomber amoureux du feu. C’est l’occasion d’une réflexion sur amour et désir. « Qu’est-ce que l’amour, fondamentalement ? Je ne dis pas que le désir est une condition suffisante. Mais je pense que c’est une condition nécessaire. » Il brûle des allumettes dont il respire l’odeur de la fumée, contemple des formes de feu différentes : celui de la cuisinière, par exemple. Il n’aime pas les gigantesques incendies. Il apprécie surtout « les flammes élégantes, un peu maniérées. Quelquefois, il emprunte « le briquet Dunhill plaqué or » qui appartenait à son père. Sa flamme ne s’éteint pas. Il peut la contempler à loisir. Puis, armé de cigarettes, il applique des brûlures à ses avant-bras. Ce geste lui demande du courage. IL pose un pansement sur la brûlure, pansement qu’il soulève parfois pour observer non sans une certaine délectation la trace du bout incandescent. Il pose aussi ses lèvres sur la cicatrice. Son objet favori devient une lampe à alcool. « Un feu en train de brûler, c’est l’éternité illuminant le temps. Quand je regarde le feu, c’est mon propre temps que je vois se consumer. »

 

Jusqu’au jour où une femme lui manifeste de l’affection, une jeune professeure de cérémonie du thé, âgée de cinq ans de plus que lui, une belle femme au teint blanc et au visage ovale.

 

La suite… au prochain numéro.

 

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18 mars 2021 4 18 /03 /mars /2021 15:28
J'ai été sollicité pour évoquer dans une longue conférence de quatre heures les grands moments de l'histoire de l'art japonais et les codes du luxe au Japon. Une occasion de revenir sur ce pays qui semble à la fois très similaire et en même temps si différent du nôtre. Le luxe y a suivi une évolution singulière. Il fut d'abord l'apanage de l'aristocratie dans les temps anciens, comme chez nous. Mais d'une aristocratie moins nombreuse qui ne put constituer un marché à part entière dès lors que le luxe "inaccessible", celui de la clientèle nantie et distinctive, s'ouvrit aux clients intermédiaires, fondé non plus sur les modèles mais sur la reproduction des modèles. Dans les années 1970, quand, soutenu économiquement par les Etats-Unis qui avaient écrasé le pays pour qu'il ne tombe pas aux mains de l'URSS communiste, le Japon fut devenu seconde puissance économique mondiale, les marques devinrent prépondérante : celle de la France, de l'Italie et bientôt du Japon. Dans ce pays plus égalitaire encore que le nôtre, où l'amplitude des revenus était étonnamment faible et où le niveau de revenu était étonnamment élevé, les sacs français, pour ne prendre que cet exemple, étaient aisément vendus six fois plus cher que chez nous, ce qui contribua à développer le "grey marketing".
 
Le poids des marques a désormais fait son temps au Japon. Le matériel y compte moins que le spirituel. Dans un temple, on admire le plan. Qu'il soit reconstruit à l'identique tous les vingt ans ne gêne personne. Le sanctuaire Meiji Jingu ne contient pas la dépouille de l'empereur Meiji, mais son âme. C'est devant elle que l'on vient méditer. Passé l'engouement pour les marques, qui peut perdurer chez les anciens, et qui figurait le rattrapage économique après Hiroshima et Nagasaki, tout change avec les Millennials. Le luxe à la japonaise, c'est d'abord l'authenticité, le temps offert, la qualité du service, l'expérience client. L'emballage aussi. Dans les boutiques Pierre Hermé à Tokyo, ouverts dès les années 1990, le luxe, c'est la simplicité. Un macaron. Une madeleine. Mais avec emballage individuel, une boîte regroupant de faibles quantités, boîte elle-même emballée puis rangée dans un sac. Ce peut aussi être un millefeuille, un opéra, une tarte aux fruits, des gâteaux secs, du chocolat, des confiseries, une bouteille de vin ou de champagne. Présentation claire et luxueuse. Un produit après l'autre. Pas de mélange. Le Japon ne mélange pas les goûts dans la cuisine. Il appose. Les sons dans la musique traditionnelle ne sont pas simultanés mais consécutifs. Arpèges plutôt qu'accords.
 
Bien sûr, dans le luxe japonais, on raccompagne le client jusqu'à la porte. Mais ce qui chez nous est spécifique à l'avenue Montaigne existe aussi dans le moindre magasin de quartier, chez votre coiffeur, dans un restaurant moyenne gamme. Les codes du luxe ne sont pas spécifiques au luxe. Le service est inscrit dans les gènes. La France a peut-être inventé le service haut-de-gamme ou la diplomatie. Le Japon les pratique partout.
 
Pour les jeunes japonais, le luxe n'est plus ce qu'il était. La marque n'a pas de valeur intrinsèque. C'est l'authenticité qui compte. Quand l'Occident leur semble aller trop loin dans le virtuel, dans l'image, quand le luxe se tourne le dos et délaisse à la fois la qualité, la rareté et ne repose plus sur rien, notamment avec le concept de luxe accessible, de grande série, visant les classes moyennes, la confusion est trop grande. Retour à l'artisanat traditionnelle, au geste, aux petits créateurs locaux, au talent, à l'exigence. A Kagoshima, au sud-est de l'île de Kyushu, la verrerie Shimadzu Satsuma Kiriko a récemment relancé la fabrication de verre soufflé et taillé selon des méthodes traditionnelles après un siècle de fermeture. Hors de prix, mais les Japonais ont toujours le budget, le goût et le désir. A côté de l'avenue Omotesando, à Tokyo, où les grandes marques du monde disposent chacune de son flagship store, Harajuku aligne les boutiques de créateurs innovants qui vendent leurs produits dans leur boutique propre. C'est que pour les jeunes Japonais, le luxe n'est plus un signe d'intégration sociale. Foin de tout mimétisme. C'est le goût personnel qui compte. Pas d'avoir sur le cul la même marque que son voisin selon ce paradoxe qui fait qu'en Occident, on cherche à se distinguer en faisant comme tout le monde.
 
Un signe ne trompe pas : la marque préférée des Japonais depuis quelques années, n'est pas une marque de luxe. C'est Uniqlo. Du pur fast-fashion. Des tee-shirts à 15 euros au lieu de 150 parce que le prix doit coller à la réalité. Mais Uniqlo collabore avec Inès de la Fressange, utilise dans ses publicités un acteur de premier plan comme Ryuhei Matsuda, reproduit avec une qualité exemplaire des gravures du fou de dessin Hokusai.
 
Le Japon n'est pas la Chine, nouvellement ouverte au luxe et en quête de grandes marques mondiales. Le besoin est différent. Mais la Chine, avec sa classe moyenne supérieure qui approchera les 500 millions de personnes en 2030, constitue une clientèle qui compte. Les clients du luxe au Japon étaient jusqu'ici des Japonais, contrairement à l'Europe où ils sont d'abord des touristes. Ils sont désormais de plus en plus des Chinois en vacances à Tokyo, à Kyoto ou à Osaka. Le marché du luxe au Japon est devenu une porte d'entrée sur l'Asie pour de nombreuses entreprises occidentales.
 
Côté codes, bien sûr, ceux qui ont cours au Japon ne sont pas toujours spécifiques au luxe. ce qui ajoute de la valeur à un produit ou à une marque trouvent leurs origines dans l'art japonais, dans les modes de vie, dans les influences spirituelles ou religieuses, notamment zen. Les restaurants Okura figurent une sorte de modèle par leur décoration : sobriété, minimalisme, proximité des couleurs, symétrie imparfaite. Même chose dans le train de luxe Shiki Shima, à couper le souffle, ou dans la ligne du Shinkansen Hayabusa, inspiré du boa dans une démarche design thinking.
 
Ainsi, le wabi-sabi ajoute de la valeur : à la fois concept esthétique et disposition spirituelle, dérivé du bouddhisme zen et du taoïsme. Le wabi exprime la solitude, simplicité, mélancolie, nature, tristesse, dissymétrie, plénitude et la modestie que l'on peut éprouver face aux phénomènes naturels. Le sabi l'altération par le temps, la décrépitude des choses vieillissantes, la patine des objets, le goût pour les choses vieillies, pour la salissure, pour la sensation face aux choses dans lesquelles on peut déceler le travail du temps ou des hommes. Les principes de wabi et de sabi sont anciens : XVe  siècle dans la littérature japonaise, joints à un troisième principe, celui de yojō, «  écho sentimental».
 
Ils renvoient au culte esthétique pour les pierres (jardin sec), ou le travail des bonsaï. Cette éthique apparaît au XIIe siècle ; retour à une simplicité, une sobriété paisible pouvant influencer positivement l'existence, où l'on peut reconnaître et ressentir la beauté des choses imparfaites, éphémères et modestes.
 
Le "wa" compte aussi : art de vivre à la japonaise, à base d’harmonie sociale, d’humilité. Le wa irrigue la vie japonaise dans son ensemble : chacun doit s’adapter à l’atmosphère du lieu, du cadre, du groupe (à la base de la notion de « dividus » chez le grand écrivain Keiichiro Hirano).
 
Le Shokunin est souvent un élément constitutif d'une image de luxe. Shokunin signifie « artisan ». Mais ce terme a un sens plus profond : c’est aussi la maîtrise, la quête silencieuse de perfection, la volonté de progrès, une véritable philosophie de vie. C'est le geste de l'artisan qui polit à l'infini la lame du sabre, le travail méticuleux du maître artisan, le soin que le cuisinier, même dans le moindre petit restaurant de quartier, apporte à la préparation et à la présentation d'un plat : choix des formes et des couleurs, sélection des plats, disposition esthétique.
 
Le luxe à la japonais n'est pas une distinction. Il est destiné à la classe moyenne, à M et Mme tout le monde. Il existait déjà à Shitamashi, la ville basse de Tokyo, au XVIIIe siècle : un monde de théâtre, d'art, de prostitution, de loisirs. A ne pas confondre avec l'imagerie bourgeoise américaine qui s'est imposée un temps après la Seconde Guerre mondiale et qui s'efface, simple crasse à la surface d'une culture millénaire qui conserve ses archaïsmes glorieux.
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14 mars 2021 7 14 /03 /mars /2021 19:06

 

C'était hier à Tokyo. Takumi a posté ce matin sur sa page Facebook cette Sonate pour saxophone alto et piano, que le jeune musicien joue aux côtés de la magnifique pianiste Aki Matsumoto. C’est elle qui l’a sollicité pour cette répétition qui sonne à mes yeux comme une version définitive. J’écoute, encore couché, les tons flamboyants et les sonorités profondes de la musique du jeune musicien et cela me conforte, à travers l'interprétation qu'il en fait, dans la mission que je me suis donnée de publier en France et au Japon un livre sur sa musique.

 

Mais tout le monde ne connait pas Phil Woods, sans doute. Rapide évocation. Après la mort de Charlie Parker qui fut son idole, Phil Woods avait épousé la compagne de celui-ci et elle lui avait fait cadeau du saxophone alto de Bird, mais il ne s’en servit jamais, par délicatesse. Il était tout bonnement un maître de l’instrument, ayant commencé par admirer Benny Carter, puis Johnny Hodges, enfin Parker dont il assimila le vocabulaire sans jamais copier son style. Il se définissait lui-même comme un styliste, pas un novateur. Il prolongea l’esthétique bop en grande formation, avec Thelonious MonkOliver NelsonMichel LegrandQuincy JonesClark TerryDizzy Gillespie, et aussi en quartet et en quintet.

 

Comme il était parfait lecteur autant que brillant soliste, il conduisait une section de saxophones avec maestria et participa à d’innombrables sessions d’enregistrement. Ainsi, c’est sa sonorité si cristalline, si émouvante, que l’on entend dans la B.O. du chef-d’œuvre de Robert Rossen L’Arnaqueur (1961), une musique signée de Kenyon Hopkins ; c’est lui aussi qui prend le solo dans la chanson Have a good time de Paul Simon sur l’album de celui-ci Still crazy after all these years, en 1975, et sur Doctor Wu de Steely Dan (extrait de Katy Lied).

 

Ce qui caractérisait Phil Woods, c’était la joie communicative qu’il imprimait dans son jeu. Une joie qui me parait convenir à merveille avec le style de Takumi Nakayama, ce garçon tellement heureux de donner à son public, ce musicien tellement tourné vers l’autre, vers les collaborations, vers les expérimentations, vers la prise de risque, la créativité, le renouvellement permanent.

 

En 1960, après le désastre parisien de la comédie musicale Free and easy, dont Quincy Jones était le directeur musical, il fut chargé par celui-ci de diriger les saxophones dans le big band formé avec ses musiciens naufragés dans la capitale et qui, en petites formations improvisées, faisaient les beaux soirs du Chat-qui-pêche, rue de la Huchette. Ce fut le début de la carrière de Quincy Jones, lequel fut toujours reconnaissant à Phil Woods de sa fidélité et de son impeccable professionnalisme, dont l’album Birth of Band reste un superbe témoignage (avec par exemple The Gipsy).

 

Le saxophoniste épris de mélodie fit un temps de l’Europe sa base, créant une formation qui remporta un magnifique succès, l’European Rhythm Machine, avec George Gruntz puis Gordon Beck au piano, Henri Texier à la contrebasse et Daniel Humair à la batterie. Un swing intense, une inventivité jaillissante, une joie de jouer communicative caractérisaient ce quartet ébouriffant. Saxophone soliste plus rythmique plus solides arrangements étaient une configuration idéale pour Phil Woods.

 

Après l’expérience européenne, il la renouvela avec les Américains Steve Gilmore (contrebasse) Bill Goodwin (batterie), Bill Charlap ou Bill Mays (piano), l’élargissant parfois au quintet avec Brian Lynch à la trompette. Il aimait le son acoustique au point de se produire dans de grandes salles sans aucune amplification ; ainsi reste dans les mémoires un concert au Théâtre de la Ville à Paris qui sonna comme un manifeste du be-bop joué avec goût.

 

Dans ses dernières années, Phil Woods, soufflant impénitent, souffrit d’emphysème. On le vit au Duc des Lombards, le club parisien dont il assura en 2008 l’ouverture de la nouvelle formule, peinant parfois à reprendre souffle. Sa derrière apparition publique aura été, un mois à peine avant sa mort, une recréation des morceaux de Charlie Parker with strings avec des membres de l’orchestre symphonique de Pittsburgh et un appareil à oxygène. Cet éternel jeune homme avait 83 ans.

 

La Sonate pour saxophone alto et piano de Phil Woods est une œuvre particulièrement originale. Très différente de ce que Takumi Nakayama a joué jusqu’ici. Non pas tant dans la mesure où elle intègre du jazz dans une pièce de concert, ce qui a déjà été fait, mais parce qu’elle exige des musiciens d’adopter une attitude à la fois créative récréative, à la fois dans leur préparation et dans l’improvisation inévitable qu’elle propose.

 

La Sonate pour saxophone alto et piano de Phil Woods combine à la fois les traditions classiques et jazz occidentales, y compris l'improvisation. Un travail croisé dans ce style lance des défis uniques pour l'interprète car il exige du musicien une expérience dans les deux pratiques de performance. Takumi Nakayama est évidemment le musicien idéal pour un tel défi, du fait de sa formation solide à l’origine et de sa pratique presque quotidienne des cabarets de Shinjuku.

 

La recherche sur les œuvres musicales de ce style est globalement très rare. Mais surtout, la recherche sur les sections d'improvisation de cette sonate se résume à des considérations générales de performance. Il y aurait besoin d’une analyse plus détaillée qui se concentre sur la façon de pratiquer, développer et interpréter les solos improvisés dans cette sonate. La principale difficulté, pour les musiciens : la répétition et l'interprétation réussies de solos improvisés bien développés qui soient solidement fondés sur l'harmonie et qui incorporent des mélodies et des rythmes présents dans la sonate.

 

Pour chaque mouvement, il est nécessaire d’analyser l’harmonie afin de déterminer une ou plusieurs échelles couramment utilisées avec chaque accord. Il s’agit en outre de développer des solos pour les premier et troisième mouvements qui incorporent non seulement des gammes et des arpèges, mais qui soient également fondés sur les thèmes, les idées rythmiques et l'harmonie de chaque mouvement.

 

C’est donc à un travail de Titans que Takumi Nakayama et Aki Matsumoto se sont livrés lors de cette répétition. Un travail de dentelle du Puy, chaque son étant pesé au gramme près, un travail digne de Bach et de sa précision métronomique et mathématique.

 

Car Takumi Nakayama est au jazz mondial à la fois Bach et Glenn Gould. Ce musicien est aussi rigoureux dans la composition que dans l’interprétation. Il laisse les formes se créer en lui par une alchimie digne de Zénon, les ajuste ensuite – qu’elles soient nées en lui ou qu’elles lui soient proposées par l’extérieur – pour les interpréter selon les critères du compositeur, et ajoute sur le mets déjà divin qu’il vient de préparer la pincée de sel qui fera son originalité. Très peu de choses en fait. Mais qui font toute la différence.

 

Ses interprétations se nourrissent de ses partenaires. Il se glisse dans le jeu de l’autre, s’adapte, ici au talent et à la rigueur d’Aki Matsumoto, pour créer une « harmonie » au sens presque religieux du terme, un « wa » cher aux Japonais, une sorte de fusion nucléaire des interprètes. Takumi Nakayama est assez virtuose pour jouer seul et émouvoir les foules des salles petites ou grandes dans lesquelles il se produit. Mais quand il joint comme ici son talent à celui d’un grand musicien – ici d’une immense pianiste – il devient proprement un autre, ou plus exactement il crée une nouvelle personnalité qui résulte de la multiplication symbiotique des talents ainsi réunis.

 

Comme à chaque fois qu’il m’a été donné d’écouter Takumi, je suis époustouflé par la vigueur créative du jeune homme, son besoin de créer à tout prix, sa manière animale de s’emparer des morceaux qu’il lui est donné d’interpréter, cette spontanéité sophistiquée qui est la sienne et qui transparait, comme je l’ai déjà écrit ailleurs, non seulement dans sa musique mais dans son apparition.

 

Dans la vidéo, il apparait en chemise à coupe cintrée à larges rayures noires et jaunes. Noires pour l’exigence, l’humilité, la réserve ; jaunes pour la folie, l’explosion créative, le chaos à l’agencement mystérieux. Coiffure sobre aux reflets auburn. Boucle étincelante et large à l’oreille gauche. Regards précis centrés sur sa partenaire.

 

Quand il joue, Takumi s’oublie. Il devient l’autre. Il se fond en elle – ici Aki –, absorbe ses vibrations, épouse son jeu. En fait, Takumi parait fonctionner à la manière d’un vampire bienveillant. Non pas qu’il utilise les musiciens avec qui il joue pour satisfaire son ego personnel. Mais il s’en nourrit. S’il choisit toujours de travailler avec les plus grands, ce n’est pas pour gonfler son ego. Les médiocres se renforcent par le contraste avec une médiocrité supérieure. Ils forment les légions du prêt-à-jouer, prêt-à-jouir, prêt-à-penser dans les médias dominants. Takumi, lui, veut les plus grands pour partenaires. Ce n’est pas pour rien qu’il a ressuscité Ella Fitzgerald, ce n’est pas pour rien qu’il se frotte aujourd’hui à Phil Wood. Bach n’est rien sans Glenn Gould. Takumi donne du souffle à la musique de Phil Wood. Sait-il qu’il est au sommet ? Il a gravi les montagnes. Il veut toucher le ciel. Michel-Ange, après tout, sculptait pour Dieu.

 

14 mars 2021.

 

 

Takumi Nakayama : A toucher le ciel
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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 17:29

La biographie de Susan Sontag par Benjamin Moser : Sontag, Her Life, est une biographie à l'américaine : très bien documentée, exhaustive jusque dans les moindres détails, un peu glacée mais d'un sérieux à toute épreuve. Moser retrace méticuleusement la vie et la carrière de la célèbre essayiste, militante de gauche, militante des droits LGBT, mère et plein de choses encore, comme elle aimait à se définir à travers une liste de "dividus" qui composaient la boule à facettes de sa personnalité. À travers quatre parties très variées, Moser analyse comment Sontag est passé d'une universitaire prometteuse aux origines modestes à une icône internationalement reconnue, symbole de la sophistication de Manhattan. Tout ce que les fans de l'écrivain veulent savoir est contenu dans ce travail considérable, des faits sur son éducation traumatisante et sa jeunesse à des informations sur la composition de ses principaux livres et son activisme politique. Factuellement, c'est remarquable et fort utile, mais l'analyse demeure cependant superficielle. Plutôt réducteur, Moser examine toute la vie de Sontag à travers le prisme de sa relation tendue avec sa mère alcoolique ; il ignore ou dénonce comme immatures ses écrits les plus radicaux et ses positions intrigantes ; et il accorde peu d'attention au contexte historique et à la tradition dans laquelle l'écrivain a travaillé, se concentrant de manière aveugle sur le drame de ses relations personnelles. On préfèrera, à cette biographie très complète mais qui par certains aspects passe un peu à côté du personnage (et qu'il nous faut lire en anglais) celle de la Française Béatrice Mousli, moins détaillée sans doute, mais qui cerne bien mieux le personnage, alliant le sérieux des sources vérifiées à une sensibilité qui embrasse le personnage, son époque et sait aller à l'essentiel.

Susan Sontag revit sous la plume de Béatrice Mousli

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Tout savoir sur Susan Sontag et son oeuvre avec Benjamin Moser

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9 mars 2021 2 09 /03 /mars /2021 02:11
La vie de l'architecte espagnol Antoine Guillen ressemble à un parcours initiatique, une étrange alchimie dépassant les obstacles comme un cheval de course tendu vers la ligne d'arrivée, affrontant ses propres monstres à la manière du chevalier de Blancharmure, debout comme le matador devant tous les toros de l'existence, transformant ses peurs en courage, roulant un peu des mécaniques quand il salue la foule.
Sauf qu'il ne cherche jamais à triompher et qu'il ne se permettrait pas de sortir par la grande porte, ne serait-ce que parce qu'il faut monter sur les épaules d'un autre. Et aussi parce qu'il gracierait tous les toros. Jean Cocteau disait : "Je ne hais que la haine." Antoine Guillen est ainsi : il a reçu une telle dose d'amour à sa naissance qu'il a pu tout affronter, et notamment des situations qui auraient rendu le moindre héros aigri, amer ou violent.
Mais il sait, depuis le début de son histoire, qui n'est pas sa naissance mais un souvenir fondateur, que le coeur des hommes est fragile et que le pire d'entre eux n'est jamais un monstre, seulement un enfant blessé qui n'a pas su s'accomplir.
Christian Soleil cosigne la biographie de l'architecte espagnol Antoine Guillen
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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 16:07
 
Il reste un peu plus d'un mois à patienter avant la publication en version anglaise du roman de Keiichiro Hirano At the end of the matinee. C'est le moment pour réviser son anglais, à moins d'avoir le courage d'apprendre le japonais pour découvrir l'oeuvre de Keiichiro Hirano dans le texte. Le roman, dans sa version originelle, a connu au Japon un franc succès, approchant les 500 000 exemplaires vendus. A juste titre.
Matinee no Owari ni est un roman de Hirano Keiichirō publié au Japon en 2016 par Mainichi Shinbunsha. L'oeuvre est inédite en France. Keiichiro Hirano y propose une vision éternelle de l'amour à travers une intrigue délicate et puissante à la fois. Il y est question d'un amour entre deux êtres incertains, un homme et une femme pris chacun dans une vie professionnelle réussie, internationale, un homme et une femme dévastés par la liberté que leur offre leur époque, par la difficulté de choisir, par les voyages, la distance, l'effondrement des valeurs. Le talent principal de Keiichiro Hirano, au-delà de l'écriture proprement dite, consiste dans sa capacité à être follement de son temps et à en saisir les aspects les plus saillants sur les plans psychologique et sociologique, tout en se situant aussi au-dessus des temps. Une position quasiment schizophrénique qui lui permet de comprendre de l'intérieur ses personnages tout en les conduisant à la baguette bienveillante de son rôle de chef d'orchestre hors pair.
Ses livres et surtout ses personnages gardent néanmoins une part de mystère, qui est ni plus ni moins le mystère de la vie. Le lecteur se demande à chaque instant si l'histoire décrite est une libre construction de l'individu qui bâtit son devenir en toute liberté, en toute maîtrise, avec une part de réflexion, une part de volonté, une part de calcul, ou si cette histoire est l'oeuvre d'un démiurge qui interdit à chaque personnage tout libre-arbitre. Quelle est notre part de liberté ? Quelle part occupe l'influence de l'époque, du hasard ou de la fatalité ?
Ce questionnement explose au visage du lecteur à chaque page. Le mystère profond des livres de Keiichiro Hirano (je ne parle que de ceux traduits dans des langues occidentales) me parait en effet être celui-là. Ce mystère donne envie d'en savoir plus sur la genèse du livre et peut-être même sur son auteur, mais la biographie n'explique jamais les oeuvres : c'est l'oeuvre qui toujours donne la mesure de l'homme ou de la femme qui la produit. Le lecteur se trouve donc dans une impasse.
Le sentiment que l'on éprouve à lire Keiichiro Hirano est paradoxal. On est tenté de tourner les pages pour en savoir plus, mais on sait malgré soi que, profondément, les personnages demeureront des mystères : vivants, inachevés, en construction, vagues, contradictoires, flous, indéfinis. L'oeuvre les rend bien sûr infinis, et c'est là le don de Keiichiro, qui construit des mythes sans le savoir. Parfois, on voudrait abandonner là le livre. On ne peut le lire d'une traite. Les ouvrages de Keiichiro Hirano ne sont pas de ceux qu'on lit d'une traite. Ils sont des combats. Ils pénètrent l'âme comme un virus attaque le corps. Ils vous transforment de l'intérieur. Ils dissolvent les certitudes. Ils font fondre les croyances comme le café absorbe le morceau de sucre qu'on y plonge.
La littérature de Keiichiro Hirano est comme un filet d'eau qui, courant sur les rochers, finit par creuser son sillon. On hésite, on refuse, on s'arrête, on réfléchit, mais on finit, si on le mérite, par terminer sa lecture. Et comme un alchimiste, Keiichiro Hirano vous change. Je soupçonne ses livres de constituer un projet politique de transformation du monde.
Avec At the end of the matinee, il nous plonge dans le monde en équilibre instable dans lequel nous vivons déjà et dans lequel l'homme a toujours vécu, mais surtout il interroge le rapport entre l'individu et son époque. Le propos, dans une écriture différente, issu d'une culture différente, posé par une personnalité littéraire différente, rappelle fort celui du livre Les Années d'Annie Ernaux, l'un de nos plus grands écrivains français contemporains.
Bien sûr, on peut le lire comme une romance sentimentale efficace. Efficace, il l'est. Mais cette éventuelle séduction immédiate est un cheval de Troie qui se faufile dans l'esprit du lecteur et ne le lâche pas. L'écriture de Keiichiro Hirano, même à travers le filtre des traductions (elles-mêmes des formes de littérature à part entière), s'installe dans le cerveau du lecteur et le vrille jusqu'au plus profond des pensées qu'il n'a pas eues. On dirait parfois que Keiichiro Hirano écrit pour ne pas être oublié, que c'est là le moteur profond de sa littérature, et qu'il le fait avec un talent tel qu'il instaure entre auteur et lecteur une forme de sentiment proche de l'état amoureux : puissant, envahissant, vampirique. Le même, par des voies différentes, que Mishima. Le lecteur a beau s'en défendre : il cède. L'efficacité de Keiichiro Hirano est diabolique. Lire Keiichiro Hirano, c'est pratiquer un sport extrême. L'écrivain japonais ne laisse jamais son lecteur tranquille. Chaque page tournée est une prise de risque potentiellement mortelle. Du coup, lire Keiichiro Hirano, c'est un peu comme toréer dans les arènes d'Arles : à chaque passage du taureau, quand son souffle nous frôle et qu'on ne sait pas si l'on survivra à la prochaine passe, on se sent tout à fait vivant. Pour la première fois.
Le 1er novembre 2019 sortait au Japon le film At the End of the Matinee (Matinee no Owari ni), adaptation du roman éponyme de Keiichiro Hirano, avec dans les rôles principaux l'actrice Ishida Yuriko (Coffee ga Samenai Uchi ni) et l'acteur Fukuyama Masaharu (The Third Murder).
Le film était réalisé par Nishitani Hiroshi (Detective Yugami) sur un scénario écrit par Inoue Yumiko (Hirugao) et accompagné de la musique de Kanno Yūgo (Ajin). Nous retrouvons aux côtés de Ishida Yuriko et Fukuyama Masaharu, les actrices et acteurs Iseya Yūsuke (Kangoku no Ohime-sama), Sakuai Yuki (The Limit of Sleeping Beauty), Kinami Haruka (Tokusatsu Gagaga), Fubuki Jun (Notre petite soeur), Itaya Yuka (3 Gatsu no Lion) et Furuya Ikkō (Kansayaku Nozaki Shūhei).
Un jour, Satoshi Makino, un génie de la guitare, fait la rencontre de Yoko Komine, une journaliste. C'est le coup de foudre l'un pour l'autre, mais Yoko est fiancée. Un récit sur la fragilité de l'amour et sur la résilience.
Le souffle du taureau dans les arènes d'Arles
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20 février 2021 6 20 /02 /février /2021 00:18

Christian Soleil publie "Les Sept paravents de la folie" (thriller) ce 19 février 2021 chez Edilivre-Aparis.

 

La séduisante reporter londonienne Dalila Monteverdi, est envoyée à Lyon pour réaliser un reportage sur un serial-killer qui défraie la chronique surnommé « Le charcutier de Lyon ». Elle parvient à convaincre la dernière victime rescapée du tueur de lui accorder une interview. Cette piste lui permettra-telle de faire avancer l'enquête ? Une narration palpitante oscillant entre sensualité, art, et cruauté. Ce roman à l'écriture cinématographique entraîne le lecteur dans une histoire exaltante cristallisée autour du syndrome de stockholm. L'intensité des dialogues et du récit venant parfaire l'esthétisme général du roman. Une réussite !

Les Sept paravents de la folie : nouveau thriller de Christian Soleil
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